L’intervention américaine en Irak devait, assurer, d’après ses promoteurs, l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient pacifique, libéral et moderne. Une accélération de l’histoire en somme, devant intégrer l’aire arabe dans le monde américain sinon occidental ! Dans le cas qui nous intéresse, le discours américain devait assurer la promotion libérale de l’Irak par la disparition d’un régime de dictature, rejetant l’ordre américain au Moyen-Orient.
Ne nous attardons pas sur les arguments de circonstances invoqués pour justifier la guerre d’Irak. Les armes de destruction massives - l’ultime menace irakienne ! – s’étaient révélées inexistantes. D’autre part, les liens du régime irakien avec al-Kaïda, étaient une vue de l’esprit. L’histoire, certes, ne se renouvelle point. Mais elle fournit des exemples de comportements éloquents : Le « droit d’ingérence » colonial a permis, en effet, la grande dépossession territoriale, soi-disant pour promouvoir la civilisation. L’évocation de la menace a, d’autre part, été instrumentée par les troupes françaises d’occupation, qui ont invoqué « le péril des Khemirs », pour justifier la conquête de la Régence de Tunis, en 1881.
Rien ne sert de revenir au passé, fut-il immédiat ! Mais les événements sur le terrain permettent d’étudier judicieusement le dossier et d’apprécier ou de dénoncer les initiatives des acteurs sur la scène moyen-orientale, en attendant l’évaluation des historiens qui nécessite une prise de distance, une étude des conséquences et une lecture globale des documents des protagonistes et parfois de leurs professions de fois, ou de leurs regrets.
On peut cependant noter que des observateurs perspicaces, évoquent un nécessaire « retrait des troupes américaines » d’Irak, à l’instar de l’évacuation du Vietnam entre 1969 et 1972 (voir Henri Kissinger, « lessons for an exit strategy », Editorial, The Washington Post, 12 août, 2005). Cette comparaison avec la débandade américaine - fut-elle suggérée et nuancée ! - est significative. En Irak, comme au Vietnam, l’échec a permis une prise de conscience de l’opinion américaine et un engagement populaire, obligeant les décideurs à prendre acte. Nous devons cependant tenir compte des spécificités des deux cas. L’enjeu américain en Irak concerne, en effet, la sécurité énergétique et le contrôle des richesses pétrolières, donne inexistante dans le cas vietnamien. Par conséquent, la prise en compte de tels intérêts devait retarder le retour du pendule et prolonger le calvaire américano-irakien. Mais les désastres provoqués par l’ouragan Katerina, (plus de 800 morts et des régions entièrement dévastées) rappellent aux Américains les priorités intérieures et consolident les positions isolationnistes.
Fait important l’enjeu sécuritaire de l’expédition a été, bel et bien, redimensionné par la tournure des événements. Inscrite curieusement et sans justification, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, l’intervention contre l’Irak a développé les champs d’expansion d’un terrorisme généralisé. L’Irak «libéral» et «pacifié », but proclamé de l’intervention est devenu une aire d’instabilité, d’anarchie, d’insécurité et de terrorisme aveugle. Point d’Etat, mais des mouvances ethniques, s’accommodant d’un gouvernement de mollahs chiites, qui influent sur les mécanismes de prise de décision. En attendant le consensus fondateur du nouvel Etat qui tarde à se construire, la partition technique et religieuse est à l’ordre du jour.
Est-ce que l’ordre a réellement changé au Moyen-Orient ? Résultat évident de la guerre, l’Irak n’est plus une puissance régionale. Périphérie politique par rapport à la métropole américaine, périphérie religieuse par rapport à l’Iran chiite, membre tolérée, en tout cas de seconde zone, dans ses aires d’appartenance naturelles arabe et musulmane, l’Irak est et le restera pour longtemps « le ventre mou » du Moyen-Orient, même s’il réussit son laborieux jeu de balançoire entre ses alliés du cœur et ses partenaires, par nécessité diplomatique conjoncturelle. Tôt ou tard, il engagera une révision déchirante de sa carte d’alliance, à moins que l’Establishment international qui gère ses affaires, ne le prive, et pour longtemps, de son pouvoir souverain de prise de décision. Une telle méprise mettrait à nu le bien fondé du discours de « l’ingérence démocratique » !
L’intervention américaine en Irak a, d’autre part, affaibli et fragilisé les partenaires traditionnels des Etats-Unis. Preuve à l’appui, les Etats-Unis ont opté pour un engagement préférentiel des pays du Golfe, qui ont servi de relais à leurs troupes, avant l’assaut. Ils ont, sans doute, pris conscience des réserves que suscitait la guerre contre l’Irak, en Arabie Saoudite, en Egypte et en Jordanie. Et d’ailleurs, la guerre d’Irak n’avait-elle pas pour ultime objectif de réviser leur carte des alliances, dans la région et dans une certaine mesure d’ériger, comme choix alternatif, l’Irak comme allié essentiel, comme pôle pétrolier d’avenir ? Peut-on aussi expliquer l’adoption du scénario de contrôle et éventuellement du containment de l’Irak, par ces partenaires privilégiés, par la volonté de susciter un jeu de concurrences entre les alliés ? Peut-être, est-ce que les décideurs américains ont tout simplement compris les positions délicates des Establishments qui doivent tenir compte de leur opinion publique. Ils ont ainsi voulu éviter de les embarrasser ? Mais ce choix, occultant des acteurs de poids ne pouvait être que conjoncturel.
Une ligne de démarcation sinon de fracture sépare les aires d’alliance des zones de mésentente, de neutralité, ou de non-alignement. Optant pour les voies diplomatiques et tenant compte des rapports de forces, la Syrie cherche à établir, avec tous les partenaires, des relations apaisées. Ni défi, ni rupture, mais une volonté de tenir compte de l’environnement et de maintenir le dialogue, tout en tentant d’assurant la sauvegarde de ses intérêts bien compris. Faut-il dire qu’elle adopte la stratégie du joueur d’échecs, ou plutôt celle du roseau « qui plie, mais ne rompt pas ». La position de l’Iran, semble par contre, défier l’Establishment international qui veut freiner sa politique nucléaire, ne serait-ce hors de ses objectifs militaires. Faisant valoir sa souveraineté, confortée par une glorieuse histoire d’empire, l’Iran critique cette politique de « deux poids, deux mesures », dans un Moyen-Orient où la règle de l’interdiction de la prolifération atomique s’accommode de l’exception israélienne. Les déboires américains en Irak, la cohésion nationale iranienne et l’absence de consensus des grands ne favorisent guère un engagement militaire, contre Téhéran. D’autre part, la politique irakienne des Etats-Unis l’incite à ménager l’arc chiite, un allié possible, dans le cadre d’une nouvelle donne. En attendant, l’Iran constitue une puissance régionale de poids, puisque les Etats-Unis se préoccupent toujours de mettre au point un scénario B.
Que représente dans cette situation, le projet du «Grand Moyen-Orient» ? La non-résolution de la question palestinienne et l’ampleur de la tragédie irakienne expliquent, dans une large mesure, le rejet d’une initiative présentée dans un contexte de tutelle. L’évacuation de Gaza, largement encouragée par le gouvernement américain, annonce, peut-être, une volonté de traiter la question palestinienne. Première étape de réalisation d’un plan de paix, assurant la décolonisation et la création d’un Etat palestinien ou simple alibi, permettant, par l’abandon d’une zone de tension, difficile à gérer, la sauvegarde de la Transjordanie et Jérusalem Est ? La suite des événements fournira la réponse. Ce qui est certain, c’est que la résolution de la question palestinienne est une condition sine qua none de l’assainissement des relations et de l’établissement de la paix au Moyen-Orient.
Problème de « gouvernance » ? Les réformes ne peuvent guère être imposées par une intrusion étrangère, dans une région marquée par son combat pour la décolonisation et qui attribue - à tort ou à raison, peu importe ! - ses déboires en Palestine, par l’implication partisane de certaines puissances occidentales. Je disais, dans un article précédent qu’il faudrait prendre la juste mesure du ressentiment arabe. Mais une normalisation de ce Moyen-Orient tragique, une affirmation de sa souveraineté et une réalisation de ses justes causes permettraient de créer les conditions nécessaires de sa promotion libérale, sous l’effet de sa dynamique interne. Il faudrait cependant, mettre comme priorité absolue, la mise en échec des forces de repli - longtemps encouragées, hélas, par ses ennemis d’aujourd’hui - et faire valoir les réformes susceptibles d’assurer la promotion de la société et son progrès. Dans ce domaine, la stratégie d’émancipation tunisienne (manifeste des réformateurs éclairés et praxis) doit être méditée.
Professeur Khalifa Chater
(Tunis, 16 août 2005)