Mardi 16 août 2011 2 16 /08 /Août /2011 14:55

Montée des périls dans l’aire arabe : bain de sang en Syrie, affrontement fratricide en Libye, statu quo meurtrier au Yémen, le ramadan 2011 n’arrêta pas l’escalade des Establishments contre leurs peuples. L’actualité  arabe annonce une éclipse  “stratégique” ou accidentelle des acteurs principaux, des autorités établis. Après ses discours de promesses de réformes, Assad  vit dans sa tour d’ivoire, privilégiant une gestion indirecte des affaires. Kadhafi, absent de la scène, multiplie ses apparitions par des enregistrements radiophoniques. Le Président Salah est retenu, hors du Yémen, par ses problèmes de santé ou peut être par ses alliés.  Et pourtant, les Establishments qu’ils dirigent, sont parrainés par leurs familles. En Libye,  Kadhafi mit  en place un triumvirat familial : à Seïf la politique et la communication, à  Moatassem, l'appareil sécuritaire et à Khamis la guerre.  Situation quasi similaire en Syrie et au Yémen où le frère d’el-Assad et le fils de Salah, soutenus par leurs familles continuent leur triste besogne. Les familles au pouvoir œuvrent sur les fronts pour sauvegarder leurs privilèges et assurer la transmission de l’héritage monarchique. Faisant valoir l’option sécuritaire, elles sont obnubilées par leurs “rêves dynastiques”, n’ayant pas réalisé la sérieuse mise à l’épreuve de leurs parrains et les leçons combien éloquentes de Tunis et du Caire. Ils sont désormais sous les feux de la rampe.

Pour “une Syrie sans tyrannie, sans loi d’urgence, ni tribunaux d’exception, sans corruption ni vols, ni monopole des richesses”, cette   pancarte brandie par des manifestants, le 15 mars 2011, à Damas,  révèle les raisons de la colère des révolutionnaires du printemps arabe et permet de définir la nature des régimes remis en cause. Plus soucieux de dégager les spécificités des Establishments contestés par le printemps arabes, les observateurs n’ont pas pris la juste mesure de la similitude de la nature de la dérive de leurs régimes autoritaires. Fussent-ils des cas d’espèces, - qu’il nous suffise de rappeler la nature tribale du Yémen, le caractère idéologique de la Syrie, le métissage pragmatique jamahyrien, difficile à définir ! -  les Establishments étatiques concernés de Tunis à Sanaa, étaient des monarchies aux allures républicaines. Après leurs leaders historiques et charismatiques, Bourguiba et Nasser, la Tunisie et l’Egypte ont subi des régimes autoritaire, corrompu et vénal, au service d’oligarchies financières et d’intérêts occultes. En Syrie, Bachar el-Assad s’est accommodé du népotisme et de la corruption pratiqués par la nomenklatura baasiste. Sans avoir la carrure de son père, le président Bachar Al-Assad, ophtalmologue de formation, peu politisé, manquait d’expérience et de charisme. Homme de renseignements, dépourvu de vision politique, Ben Ali, avait une approche sécuritaire obsédante.  Disposant d’une expérience politique certaine, étant un proche collaborateur des chefs d’Etats aux quels il a succédé, Moubarak a été aliéné par sa dépendance politique, transgressant les références de l’Egypte. De formation militaire, le président de la République du Yémen Ali Abdallah Salah, au commandement du pays depuis 1978, est usé par le pouvoir. Velléitaire, Kadhafi se distingue, depuis son accession au pouvoir, en 1969, par les virages pragmatiques de son discours de contestation absolue et atypique. 

Ces dirigeants ont considéré l’Etat comme leur propriété privée, instituant la corruption comme mode de gouvernement. Leur peur d’une transparence qui mettrait à nu leurs mécanismes de gestions des affaires, expliquerait leur paralysie des institutions de gouvernance, leur chasse  aux journalistes et le bannissement des compétences. L’éloignement des politiques et des gens expérimentés, les choix par les allégeances, les purges régulières des cadres de l’administration, - Ben Ali a même chassé ses complices du coup d’Etat -, la préférence des exécutants  aux administrateurs qualifiés, ont érigé des monuments d’incompétences, laissant les principes aux vestiaires. Rejetant le processus d’alternance du pouvoir, on modifie volontiers les constitutions afin que des détenteurs du pouvoir s’y éternisent. Logique du système et ultime perversion de la démocratie, on institue l’héritage monarchique. Bachar est le produit de ce mécanisme. Moubarak a préparé son fils Djamel pour lui succéder. La “ régente de Carthage” a pris effectivement les rennes du pouvoir, faisant valoir son choix des équipes dirigeantes et créant une dynastie familiale d’affaires. En Syrie, la règle d’alternance familiale est établie alors que les héritiers en Libye et au Yémen sont déjà au pouvoir. Le  diagnostic du politologue libanais Ghassan Salamé est édifiant :

“Les dirigeants arabes ont considéré l’Etat comme leur propriété privée. Cela n’avait plus rien à voir avec les régimes précédents. On a vu apparaître une nouvelle classe de riches hommes d’affaires alliés au régime. Cela était en totale contradiction avec l’évolution de la société, où les gens considéraient que l’essentiel reposait sur l’investissement dans l’éducation. Les jeunes ont découvert qu’ils allaient être des diplômés-chômeurs et que le passage à une économie de marché n’avait profité qu’à quelques milliers de privilégiés, voire quelques centaines seulement, enrichis de manière scandaleuse. Ces révoltes sont dirigées davantage contre les profiteurs que contre les puissants” (un autre Moyen-Orient, Courrier International, 7 août 2011).

La tournure des événements montre, selon l’expression arabe, définissant les inversions des situations, que   “la magie s’est retournée contre le magicien”. Le procès Moubarak, après la traduction de Ben Ali devant les tribunaux tunisiens -  révèle un changement de paradigme majeur (puisqu’il) marque une rupture avec une certaine culture politique locale qui assurait l'impunité aux dictateurs (Olivier Roy, Le Figaro, 3 août 2011). Dans les deux cas, on avait opté pour des tribunaux civils, pour juger, entre autres griefs, les systèmes d’enrichissement, qui étaient mis au service des clans familiaux. Les procès de deux chefs d’Etat, qui s’inscrivent, bien entendu,  dans le contexte révolutionnaire, sont confortés par leurs dimensions politiques évidentes. Elles confirment le passage du relais aux nouveaux pouvoirs, appelés à s’ériger, après l’ère de transition.

Perçus comme des procès pour l’exemple dans l’aire arabe, ils doivent inciter les chefs d’Etat contestés à prendre acte du réveil de leurs peuples, de sa prise de conscience et de sa mobilisation pour faire valoir sa prise de l’initiative. Les bains de sang ne pouvaient rester impunis, dans l’éthique de l’égalité de tous devant la loi et la justice, remise à l’ordre du jour. En Syrie, en Libye et au Yémen, l’actualité a montré que leurs régimes ont atteint des tipping points, des situations de non-retour. Les Establishments doivent en prendre acte et quitter la scène. Des accords de sortie de crise doivent être engagés par eux, pour instituer les systèmes de bonne gouvernance, qui rejette toute immunité des dirigeants officiels et remet en cause les privilèges de leurs clientèles   familiales, tribales et ethniques. Instituant l’Etat de Droit et s’engageant dans son application pendant les périodes de transition en Tunisie et en Egypte, le printemps arabe ouvre une nouvelle ère, qui sera confortée par la fin prochaine et inéluctable des républiques dynastiques  et la redynamisation de l’histoire contemporaine du monde arabe. 

 

K. C.

khalifachater@ymail.com

Publié dans : Aire arabe
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