Jeudi 28 juillet 2011 4 28 /07 /Juil /2011 22:56

Les opprimés écrivent l’histoire. En s’insurgeant contre les despotes, ils délégitiment leurs régimes. Ils ouvrent des perspectives de changements aux acteurs politiques. Produits de la dynamique interne, les mouvements populaires du printemps arabes ont réhabilité le citoyen. Il a désormais repris l’initiative, formulé ses revendications et explicité ses attentes. Il a, désormais le libre choix de ses représentants pour inscrire, dans les actes, ses volontés. L’avenir du pays, son projet de société et ses institutions dépendront du choix des urnes et des dirigeants qu’il choisit. La gouvernance dépendra, dans une large mesure, de cette dialectique. Peut-elle  instituer la liberté, l’ambition prioritaire, mise en avant par l’opinion publique … !

L’émergence des populations comme acteurs politiques et la promotion de leurs habitants, comme citoyens, à la faveur du printemps arabe,  sonna le glas de l’état de dépolitisation et d’apathie, des régimes de dictatures. Après leur long retrait de la sphère politique, les populations ont investi la scène, contesté et exclu leurs dirigeants, leurs agents et leurs clientèles. La reconstruction de l’espace politique redevient leur prérogative  et leur priorité. Fait d’évidence, ce retour du politique s’inscrit comme un processus de “normalisation”, en tant que sociétés démocratiques. Il implique la prise en main de leur destinée, le choix de leurs projets de sociétés et la reconstruction de leurs alliances régionales ou internationales. L’exercice électoral leur permettra également le choix des équipes  dirigeantes à même d’assurer l’application de leurs options, par la réalisation de compromis, sinon de consensus, dans l’exercice du pouvoir.

Difficile gageur, il s’agit de construire des “sociétés civiles citoyennes”, assurant la participation à la législation, au gouvernement et à la juridiction, c’est-à-dire, selon la définition de Cornelius Castoriadis, à prendre en charge “la gestion collective mais aussi l’auto-institution permanente et explicite de la société” (une société à la dérive, Points, essais, éditions du Seuil, pp. 24 et 78). Dans le contexte actuel de l’élaboration ou les révisions des constitutions, le rôle des citoyens dans «l’institution de la société» est primordial.  L’élaboration d’un projet global transgresse les peacemeal réforms, c’est-à-dire les réformes partielles, pour améliorer le système. Ayant engagé leurs révolutions par leurs propres initiatives, privilégiant leurs dynamiques internes, les sociétés du printemps arabes doivent créer,  inventer et adapter les institutions qui devraient les régir. La quête de sens, l’écoute des attentes et, en premier lieu des exigences démocratiques des temps nouveaux, mettraient à l’ordre du jour des débats généraux novateurs, forts opportuns, pour réussir la phase institutionnelle décisive. Cette approche éviterait  tout placage institutionnel et permettrait d’instaurer des garde-fous, pour sauvegarder les postulats de la démocratie, de la modernité, de la culture de la paix et de la solidarité. Dans cet ordre d’idées, les mots d’ordre des  révolutions arabes relatives à la bonne gouvernance et aux revendications d’émancipation et de bien être social, ne doivent pas être occultés.  

Depuis la chute du communisme, les politiques affirment volontiers que le néo-libéralisme constituerait la seule perspective. La majorité des partis politiques, y compris ceux des pays  qui ont opté pour l’élection préalable d’assemblées constituantes, s’inscrivent dans cet idéaltype. Notons cependant, que les entrepreneurs ont participé à la mise en cause des régimes en Egypte et surtout en Tunisie et dénoncé les positions dominantes sinon les monopoles de fait exercés par les mafias familiales, dans le monde des  affaires. Fussent-ils culpabilisés par  un certain sentiment populaire spontané - dans la logique de lutte de classe -, ils  font valoir leurs revendications et demandent de mettre fin  au “ règne des inspecteurs”, système quasi institutionnalisé de harcèlement bureaucratique des entreprises. Nous ne sous-estimons point le rôle de cette minorité influente. Mais il faut relativiser leur impact, dans ces  révoltes des régions rurales misérables, qui ont déclenché la contestation. Il faudrait, en effet, répondre à la désillusion et à la lassitude  de ceux qui attendent un rapide passage aux actes, une satisfaction urgente des demandes sociales et politiques. La tentation du populisme conséquence du malaise social peut être mise à l’ordre du jour par des acteurs qui promettront une redistribution des richesses. Fait d’évidence, l’adoption de programmes sociaux ciblés, par les gouvernements de transition, sommés de traiter les questions d’urgence, rappelle la nécessité d’accroitre  le rôle de l’Etat dans l’économie nationale. Certains politiciens estiment cependant que la fragilisation de l’économie diffère nécessairement la réponse aux revendications collectives dans les différents secteurs et que la construction de la relève, après la remise sur pied des nouvelles institutions n’est pas aussi aisée et aussi rapide.  Dans le court terme, on ne peut que traiter les contentieux et répondre aux urgences. Une bataille entre démocrates et populistes peut donc marquer les campagnes électorales et davantage les affrontements underground.

En tout cas, les inscriptions des partis, gauche, centre ou droite, selon les repères de la lutte idéologique d’antan, semblent plutôt formelles. La définition employée pour définir le processus de formations des partis, en Tunisie comme un “recyclage des vieilles idéologies”, par le caricaturiste Lotfi Ben Sassi, (La Presse Magazine , 12 juin 2011), est approximative, selon les exigences de l’art caricatural. Elle ne correspond pas à la configuration du paysage politique du printemps arabe, en dépit des survivances de certains partis de l’ère prérévolutionnaire. Plus que sur les choix socio-économiques, les partis s’opposent davantage sur la redéfinition de l’identité,  la lecture des référentiels et le choix de projet de société moderniste ou passéiste. Ils divergent essentiellement sur la question de la prise en compte ou non de la dimension religieuse. La classe politique se positionne par rapport à cette nouvelle radicalité, qu’elle appréhende. Le lancement, en Tunisie, du Pôle Démocratique Moderniste, un groupement de partis politiques et d’initiatives citoyennes indépendantes, exprime une volonté de rapprochement, dans le cadre d’une peur d’une remise en question des acquis du projet bourguibien.

La classe politique qui a réactualisé son discours, ou révisé ses références, ne se présente point comme un bloc monolithique. Elle est traversée  de vents contraires, fussent-ils réguliers ou fluctuants ! Les positions s’affrontent ou se rapprochent au sein d’un mouvement multiforme, porté par une puissante volonté de changement, dans une compétition pour le choix du projet de société et la prise du pouvoir. Les diagnostics qui parlent de démocratie sans démocrates» ou de la fin  en Egypte  du dictateur et non de la dictature (Mamoun Fendi, Ach-Charq al-Awsat, 12 juin 2011),  traduisent l’empressement des acteurs. Même en période révolutionnaire, il faut donner du temps au temps,  prendre en ligne de compte la pesanteur politique et, bien entendu, les rapports de forces internes et externes.

Les régimes en reformation doivent répondre aux sollicitations et aux peurs de leur environnement. Fait d’évidence, dans l’aire arabe, c’est la contre-révolution externe qui est plus opérante, plus grave et plus agressive. Elle tente de limiter les ambitions de la dynamique interne, de peur d’une exportation de la révolution. Vu ces considérations, la réflexion élaborée  des acteurs de la reconstruction de l’espace politique, dans l’aire du printemps arabe, inscrit nécessairement les exigences démocratiques fondatrices et les perspectives de redéfinition des rapports Nord/Sud, qu’elles ouvrent. Elle doit être engagée, en l’absence de prêt à penser, de  programmes clés en main, sans oublier que nous vivons l’ère post-idéologique. Elle doit répondre aux défis, imaginer et mettre en œuvre, Mais le débat doit nécessaire soumettre à la critique, les différents paradigmes  dominants. Nous y reviendrons.

K. C.

khalifachater@ymail.com

 

Publié dans : Aire arabe
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