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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 14:07

Les Palestiniens  et tous les partisans la paix, attendaient le voyage d'Obama,  au Moyen-Orient, après sa deuxième investiture. Désormais libéré de la pesanteur électorale et du jeu des lobbies, il était plus en mesure de faire valoir sa vision et de prendre des initiatives courageuses pour la mettre en application. Le Moyen-Orient est le grand défi d'Obama et de la classe politique américaine, puisqu'il met à l'épreuve leur discours  fondateur des Droits de l'homme et la gestion "neutre" des relations internationales qu'il impliquait. Pouvaient-ils ignorer longtemps les attentes de leurs partenaires arabes, qui ne pouvaient s'accommoder de cette paralysie totale du processus de paix. Le nouveau contexte du "printemps arabe" a mis à l'ordre du jour la démocratisation et habilité l'opinion publique, comme acteur de plein droit. Mesure de realpolitik, le "compromis" entre l'Establishment américain et les nouveaux acteurs du Moyen-Orient, a redéfini les relations entre les partenaires et mis en œuvre un programme de concessions réciproques. En ce qui concerne l'Egypte, par exemple, Al-Aram hebdo affirme que "les Frères musulmans ont réconforté les Américains en ce qui concerne la politique étrangère et la sécurité nationale, mais aussi en ce qui concerne le respect du système économique capitaliste" (.Mohamed Al-Saïd Idriss, " La tutelle américaine sur l'Egypte", 20 mars 2013). Cependant, l'idéaltype de la scène  arabe ne peut occulter la question palestinienne. Prenons aussi la juste mesure des surenchères des groupes radicaux, qui transgressent les alliances et adoptent des actes de dérive.  Fait d'évidence, l'actualité arabe et l'échafaudage de nouveaux réseaux d'alliance - fussent-ils non formels et non revendiqués ! -se distinguent désormais par le manque de repères.

Obama aurait effectué son périple au Moyen-Orient pour  «écouter»  les dirigeants israéliens et palestiniens. Or, étant donné que le terrain est désormais balisé, les acteurs internationaux ont identifié le diagnostic, défini les moyens de sortie de crise, par la réalisation du processus de paix et sont en connaissance des positions des protagonistes. Appréhendant une question de décolonisation, ils savent que le partenaire qui ne reconnait pas le droit à l'autodétermination et qui poursuit l'expansion coloniale, refuse l'application de la solution des deux Etats et assume seule la responsabilité de la politique d'apartheid. De ce point de vue, le voyage du Président Obama au Moyen-Orient est un "non-événement". Pis encore, Obama aurait pour objectif  de "dissiper les malentendus avec le pouvoir israélien qui ont marqué son premier mandat, sur fond de paralysie totale du processus de paix" (Nicolas Falez, RFI, 20 mars 2013). Le programme officiel du président américain qui comprend une visite au Musée d’Israël, des cérémonies de recueillement au Mémorial de la Shoah de Yad Vashem et sur la tombe du Premier ministre israélien assassiné Yitzhak Rabin confirment l'unbreakable Alliance, «l'alliance indestructible» que les Israéliens ont donné à la visite officielle de Barack Obama. Et pourtant, au-delà des symboles, la visite du Président Obama, les Américains et Israéliens doivent aborder les questions d'actualités, bien entendu le processus de paix.  D'autre part, l'examen en commun de l'état de la carte géopolitique du Moyen-Orient implique l'étude de l'impact de l'émergence des nouveaux acteurs dans l'aire arabe et les sujets brulants et en premier lieu, la question du nucléaire iranien. 

A son arrivée en Israël, Obama a déclaré que cela n’était pas « un hasard» qu’Israël soit le premier pays qu’il visite lors de son premier voyage international, depuis sa réélection. « Dans cette région, les vents du changement sont à la fois porteurs d’espoir et de danger. Pour moi, cette visite représente une occasion de réaffirmer les liens inaltérables qui existent entre nos nations, de réaffirmer l’engagement indéfectible des États-Unis à la sécurité d’Israël, et de m’adresser directement au peuple israélien et à ses voisins » Il affirme la volonté américaine de consolider l'état des rapports de forces dans la région : « Il s’agit là, dit-il, de façons supplémentaires de rappeler que nous aiderons à préserver l’avantage qualitatif du système militaire israélien afin que le pays puisse se défendre lui-même contre n’importe quelle menace… «Israël est le pays le plus puissant de la région. Israël a le soutien du pays le plus puissant … C'est à vous d'écrire le nouveau chapitre dans l'histoire de cette grande nation!». Est-ce à dire que la  prestation oratoire du Président Obama occulte le non-dit et n'explicite pas les positions différentielles du nouveau gouvernement israélien et de l'Establishment américain ? «C'est à vous de décider», a lancé, jeudi soir, le président américain à ses hôtes israéliens. Peut-on se hasarder à dire que le discours d'Obama de Jérusalemrevise le discours du Caire (2009), au début de son premier mandat, affirmant une révision de la politique américaine ?  Prenant acte de la pesanteur de la géopolitique, Obama semble renoncer au rôle qu'il a tenté de jouer, lors de son premier mandat. Mais il rappela à plusieurs reprises son plaidoyer pour la paix, que le discours américain ne peut renier.

La question du nucléaire iranien semble la préoccupation majeure du Président Obama et l'objet essentiel de la consultation. Elle fut l'objet du premier entretien avec Benjamin Netanyahu, le 20 mars. Le président a dit que les États-Unis et Israël étaient tous deux d’avis qu’un pays comme l’Iran disposant d’une arme nucléaire serait « une menace pour la région, une menace pour le monde et une menace existentielle pour Israël » et confirmé que les États-Unis s’étaient engagés à protéger Israël, ce qui, a-t-il dit, est « non-négociable » et «une obligation solennelle». Et pourtant, les deux Etats n'avaient pas le même point de vue. Israël prône une attaque préventive contre les installations iraniennes alors que Washington mise sur le renforcement des sanctions économiques contre Téhéran pour l’amener à renoncer à son programme nucléaire. Est-ce que le rapprochement des points de vue annonce une frappe contre l'Iran, par Israël, avec le feu vert américain  ou par les deux états agissant de concert? Abdelbari Atouane, rédacteur en chef du quotidien londonien et pro-palestinien Al-Quds al-Arabi estime que le Président Obama a "adressé un message de guerre à l'Iran" (éditorial, 22 mars 2013).  Il cite à l'appui de la rhétorique de guerre, faisant valoir l'inégal rapport des forces, la décision d'Israël, de présenter des excuses à la Turquie, sur insistance américaine, dans le but de ménager cette puissance régionale, membre de l'Otan et concernée, bien entendu par des opérations militaires d'envergure, dans la région. Conclusion de  Abdelbari Atouane : " Serrez vos ceintures. Les prochains mois seront difficiles. L'histoire entrera en  2013, l'année de résolution militaire au Moyen-Orient". Relation tragi-comique du journal pro-saoudien Ach-Charq al-Awsat, "on est, après la visite d'Obama, en attente du retour de l’Imam attendu - l'Imam Mahdi, figure de la rédemption dans l'eschatologie chiite. Par ce procédé ironique, le rédacteur estime que l'acquisition de la bombe nucléaire conditionne ce retour, qui "hâterait l'apocalypse" (Ahmed Othman, in Charq awsat, 23 mars 2013). La guerre contre l'Iran semble désormais à l'ordre du jour.  Mais l'analyse géopolitique doit distinguer la graine de l'ivraie, le discours guerrier et les attitudes diplomatiques, le bluff et l'acte réfléchi. Rappelons que le Président Obama a affirmé, dans une interview à la télévision israélienne diffusée le 14 mars, "conserver toutes les options sur la table". Qui peut prendre le pari d'une guerre qui ébranlerait le Moyen-Orient, susciterait d'importantes turbulences dans les pays du Golfe, mettrait à rude épreuve les équilibres fragiles dans la région ? Est-ce que le Président Obama, assumerait cette prise de risque, après avoir réalisé l'évacuation des troupes américaines d'Irak et envisagé la sortie d'Afghanistan ? Fussent-ils inquiets de l'acquisition du nucléaire iranien, les alliés arabes des USA sont à la merci de leurs opinions publiques, hostiles à une hégémonie nucléaire israélienne.

 Au deuxième jour de sa visite au Proche-Orient, le président américain a prôné la souveraineté, sans moyens d'application pour les Palestiniens et la sécurité pour les Israéliens, consolidé par l'appui militaire et la rhétorique de guerre. Ayant abandonné la condition d'engager des négociations, par l'arrêt de l'occupation, il fait une concession importante à Israël. Diagnostic éloquent d'un observateur: "Obama accueilli fraîchement à Ramallah et  à bras ouverts en Israël" (le Nouvel Observateur, 22 mars 2013). Les appels à des négociations directes, sans pression de la communauté internationale, ne semblent pas crédibles. Elles encouragent les partisans de la guerre du mouvement Hamas, partenaire alternatif et allié objectif sur la scène arabe.

Le voyage du président américain en Jordanie vendredi 22 mars, poursuivi le lendemain  pour visiter le site historique de Pétra, lui a permis  de rencontrer le roi, Abdullah II, préoccupé par l'afflux des Syriens sur son territoire, outre l'octroi d'une aide financière de 200 millions de dollars, pour assurer la prise en charge des masses de réfugiés qui arrivent chaque jour. Enjeux plus graves, pour les USA, la Syrie et Israël et l'ensemble de l'aire arabe, l'hégémonie des mouvements radicaux et extrémistes dans la Syrie post-Assad suscitent de graves inquiétudes. Le roi Abdullah II  a évoqué avec le Président Obama, les réformes qu'il comptait conduire et qui rejoignaient le souci américain en faveur de l'identification des islamistes modérés, selon la mythologie politique qu'ils ont mis en œuvre.

Conclusion : Ni acte historique, ni non-événement, la visite du Président Obama au Moyen-Orient (20 - 23 mars) et les entretiens qu'il a eu,  doivent retrouver leurs justes dimensions. Les projecteurs sont braqués sur les initiatives de l'hyperpuissance, à l'occasion du second mandat et sur le processus de paix, question centrale au Moyen-Orient. Ce qui explique l'intérêt que portent les acteurs et les analystes au premier déplacement du Président Obama, dans la région. Conséquence évidente et recherchée par Obama, il a renforcé ses relations avec Israël et souhaité transgresser le désaccord avec  le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou. Faut-il surestimer la détente des relations avec les deux personnages, alors que le traitement des questions internationales et la construction des réseaux d'alliance, sont déterminés par les rapports de forces, les intérêts bien compris et les  facteurs géopolitiques, qui inscrivent les mouvements d'opinion et le rôle qui peut être significatif des lobbies? Le processus de réconciliation peut, certes, avoir son influence. Mais dans ce cas, la réconciliation ne peut concerne les protagonistes, en conflit. Le voyage du Président Obama n'a pas eu, comme objectif, la relance du processus de paix. Il s’est contenté d’affirmer que la paix est possible. Ultime geste de bienveillance, il a chargé le Secrétaire d'Etat John Kerry d'engager des négociations avec les deux partenaires, qui campent surs positions.

Ne perdons pas de vue que le Président Obama se place au centre du jeu, après une période de repli. Ses concertations avec le gouvernement israélien avaient vraisemblablement comme objectif de coordonner leur politique envers l'Iran et peut être de fixer un calendrier d'intervention. Les négociations avec Israël devaient, par ailleurs, étudier l'impact du printemps arabe, le changement d'acteurs dans la région, les risques d'établissement d'un pouvoir proche d'el-Qaïda, en Syrie. La réconciliation avec la Turquie imposés à  Nétanyahou s'inscrirait dans la volonté de rapprocher les deux puissances régionales, en cas de guerre contre l'Iran. Dans cet ordre d'idée, le Président Obama a tenu à ménager la Jordanie. Il décida de  lui accorder le soutien nécessaire, pour  faire face à l'afflux des émigrés syriens et de se concerter avec elle, pour assurer le défi de l'ère post-Assad. Le choix des acteurs privilégiés par la visite : Israël et la Jordanie et la réalisation de la réconciliation turco-israélienne  annoncent une révision de la carte géopolitique, à la veille des bouleversements qui pourraient affecter la région.

chaterkhalifa@topnet.tn 

(L'Economiste maghrébin, n° 602,

 du 3 au 17 avril 2013,  pp.52-54)

 

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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 10:15

 

Aucune des parties en conflit ne peut se permettre de miser  sur une solution militaire. C'est une voie qui ne mène nulle part, une voie vers la destruction mutuelle… Il est temps de mettre  un terme à ce conflit long de deux ans….” (déclaration du  ministre des Affaires Etrangères  russe, Sergueï Lavrov, au cours d'une conférence de presse, 20 février 2013).  

Ce diagnostic fait valoir "la puissance du statu quo"  alors que le conflit syrien, qui a déjà fait plus de 70.000 morts selon l'ONU, s'apprête à entrer dans sa troisième année, sans aucune issue en vue. Peut-on s'accommoder de cet état de fait, de cette poursuite d'un conflit miliaire asymétrique, où l'on tire sur tout ce qui bouge ? "La pacification", selon le concept adopté par les guerres coloniales d'antan, la résistance armée et ses dérives terroristes, prennent la population en otage et mettent à rude épreuve les pays du voisinage. Prenons la juste mesure de la déstabilisation régionale que ce conflit a mise en œuvre et de son institution de la culture de la violence.  Ce jusqu'au boutisme du pouvoir, cette guerre d'usure qui a mis en scène de nouveaux acteurs,  dans le cadre de la radicalisation des partenaires, de l'appel spontané des "vigilants de l'ombre", les jihadistes d'al-Qaïda,  a crée une nouvelle donne, qui suscite le repositionnement des alliés de la résistance.

Une certaine peur du régime qui pourrait s'établir, dans la conjoncture post-Assad, selon le modèle afghan, somalien, ou au mieux iranien, a calmé les enthousiasmes.  Certains évoquent même "la crainte du syndrome libanais" - un cocktail explosif -, puisque la Syrie, contrairement à la Tunisie ou même à l'Egypte, repose sur une mosaïque ethnique complexe qu'on pourrait  instrumentaliser (Catherine Gouëset,"quels sont les scénarios de sortie de crise?" in L'Express, le 9 février 2012). De son coté, Abdel- Bari Atouane affirme, à juste titre, que "le plus grand ennemi d'Obama n'est plus le régime d'el-Assad, mais les groupes jihadistes et surtout le front d'en-Nousra, soucieux d'établir un Etat islamique et qui rassemble les quatre cinquième de l'opposition armée, selon l'évaluation américaine (Editorial de al-Quds, 22 février 2013). D'autre part, la communauté internationale ne perd pas de vue -  le précédent libyen oblige- le risque   de dispersion  des stocks d'armes qui seraient abandonnés par les forces du régime syrien, du trafic d'armes qui peut en avoir lieu et surtout de son utilisation  par les forces jihadistes. Pouvait-elle ne pas appréhender la nouvelle équation stratégique ?

"L'horreur à huis-clos" ou plutôt dans  la tolérance sinon l'indifférence de la communauté internationale. La Russie oppose son veto à toutes résolutions du Conseil de Sécurité contre le régime syrien. Excluant de fait le scénario du départ d'al-Assad, elle prône plutôt un assouplissement du régime, qui pourrait être négocié avec l’opposition. Elle s'accommode, avec l'Iran, l'allié idéologique de Bachar al-Assad,  de son isolement  international sur la question. A quelques exceptions près, les partenaires de la résistance, optent désormais pour une assistance diplomatique, excluant l'équipement militaire. Les Etats-Unis, qui sont désormais davantage préoccupés par leurs problèmes intérieurs, en application du discours électoral du Président  Obama, souhaiteraient, comme garantie, la mise à l'ordre du jour d'une voie alternative au jihadisme, à l’alqaidisme et au fondamentalisme islamique. Les Européens, qui partageraient, dans une large mesure, ces vues ne pouvaient intervenir, sans l'engagement américain. Réflexion gênante, et réductrice d'un acteur européen : "Pourquoi soutenir en Syrie, ceux qu'on combat au Mali ?". L'Union Européenne limite actuellement son action aux sanctions économiques, qui n'ont pas d'impact effectif, étant donné l'autosuffisance alimentaire et énergétique de la Syrie. Par contre, dans le cadre de leurs jeux de rôles, Qatar, l'Arabie Saoudite et la Turquie poursuivent leurs soutiens préférentiels, selon leurs options idéologiques. Alors que l'Algérie,  l'Irak et le Liban  s'opposent à toute intervention, les pays du "printemps arabe" sont davantage soucieux de reconstruire les nouveaux régimes et de mettre en échec les dérives terroristes. Il serait excessif d'affirmer que certains de ces pays sont devenus des "bases arrière des jihadistes". Mais, fait d'évidence,  ils n'ont pas pu arrêter l'afflux - plus ou moins spontané - de volontaires embrigadés vers les camps fondamentalistes en Syrie, au Mali et dans les camps d'Al-Qaïda du Maghreb. D'ailleurs, la bipolarité idéologique a imposé aux gouvernements  une prise de distance par rapports aux ingérences armées extérieures.

Montée des périls, un attentat à la voiture piégée, survenu dans le centre de Damas, le 21 février 2013, a fait environ cent morts et 250 blessés, selon le médiateur international pour la Syrie, Lakhdar Brahimi. Peut-on l'attribuer à Al-Qaïda ou à ses relais et/ou alliés qui privilégient souvent les opérations kamikazes ?  Au total, les violences de ce jour à travers le pays ont tué près de 290 personnes, selon une ONG syrienne, soit l'un des bilans quotidiens les plus lourds dans cette guerre civile qui ne donne aucun signe de répit. Les attentats ont été condamnés aussi bien par l'opposition que par le régime qui a accusé des "groupes liés à Al-Qaïda", ainsi que par les Etats-Unis, la Russie et le patron de l'ONU, Ban-Ki-moon. Les tirs de missiles sur la ville syrienne d'Alep, vendredi 22 février, ont provoqué la mort de près de 37 personnes, dont 19 enfants et 150 blessés. Comment tolérer cette attaque, au moyen de Scuds - trois missiles sol-sol sur un quartier de l'est de la ville ? Seule la force brutale assure désormais "la légitimité" de ce régime contesté.

Remarquons, d'autre part, que la résistance syrienne suscite volontiers des critiques de certains observateurs, acquis à sa cause : Tarek al-Hamid, par exemple, lui reproche de "se déhancher au rythme des tambours d'al-Assad", évoquant à l'appui de ses vues "le discours du jihad et l'annonce de l'arrivée en Syrie de l'émir du Caucase, avec des combattants de Tchétchénie et d'Afghanistan". Ce qui conforte les accusations du Président Assad (Charq awsat, 23 février 2013). Tout en critiquant la dérive de l'actuelle conjoncture, Tarek al-Hamid  réclame, pour hâter le départ d'el-Assad, la formation d'une alliance arabo-européenne et le ravitaillement en armes de "groupes connus et offrant des garantis". Le diagnostic de Abdel-Beri Atouane est plus pessimiste: L'Etat syrien qui "serait défait, entrainerait l'extension des flammes de la guerre vers les pays du voisinage, le Liban, la Jordanie et l'Irak ". D'autre part, la crise n'épargnerait pas, selon ses vues, par la promotion de l'ethnicité, la Turquie, l'Iran et les pays du Golfe qui "ont mis tous leurs œufs dans le panier de la révolution syrienne" (Editorial de al-Quds, 22 février 2013).

En guise de stratégie, la coalition de l'opposition syrienne a annoncé samedi 23 février 2013, qu'elle suspendait sa participation à plusieurs rencontres à l'étranger, y compris la Conférence internationale des amis de la Syrie, pour dénoncer le "silence international sur les crimes" commis par le régime contre la population, au lendemain de tirs meurtriers de missiles contre Alep. Tout en dénonçant la position russe, elle juge "honteuse" l'attitude de la communauté internationale, affirmant qu'elle assimilait "le silence international sur les crimes commis quotidiennement contre son peuple à une participation à la tuerie" en Syrie. Faut-il ainsi  occulter les assises diplomatiques, s'exclure ainsi de la scène internationale et ne pas répondre aux invitations de capitales influentes ? Nous rejoignons les vues de l'analyste Abdallah Scander qui critique ce retrait volontaire de scène, alors que le pouvoir opte pour la radicalisation de la lutte  (Voir son étude "le dialogue des Scuds", in al-Hayat, 24 février 2013). N'ignorons pas que la décolonisation a été soutenue par la mobilisation internationale.

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Ne faut-il pas cependant transgresser ces états d'âme, pour définir une  nouvelle approche stratégique, imposant une unité de vue aux composantes de la résistance, dénonçant les velléités terroristes  de certains radicaux et identifiant une stratégie de realpolitik, associant le dialogue et la résistance et définissant les enjeux de l'après-Assad ?

chaterkhalifa@topnet.tn

Publié in L'Economiste Maghrébin, n° 600

du 6 au 20 mars 2013.  pp. 62-64)

 

 

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 16:56

Tu peux dire ce que tu veux à quelqu'un qui a soif. Il ne te demandera que de l'eau (Proverbe touareg).

 

Nous avons préféré introduire ce papier sur la guerre du Mali, par ce proverbe touareg, qui nous permet d'inscrire les événements en cours dans ce pays, dans les profondeurs de sa géopolitique et de sa donne fondatrice. Au-delà du contexte, les faits d'actualités s'inscrivent dans la toile de fond spécifique du Sahel africain, des réponses conjoncturelles aux données de bases. Il ne s'agit pourtant pas de relativiser l'histoire immédiate et d'identifier comme mouvements de surfaces, la remise en cause  de son intégrité territoriale.  Le Mali est l'objet  de la sécession de sa région du Nord par son occupation, depuis début 2012, par  des groupes armés jihadistes. Ces événements ont, d'ailleurs mis à profit   le coup d'Etat, mené par un groupe de militaires qui a renversé le président Amadou Toumani Touré, le 22 mars 2012,  à quelques semaines de l’élection présidentielle qui devait se tenir en avril 2012. La communauté internationale a unanimement condamné ce putsch. D'autre part, la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) se mobilisa et imposa à la junte militaire la signature d'un accord, pour mettre en place une transition politique (6 avril 2012). Dans ce cadre, Dioncounda Traoré a été désigné le 12 avril comme président intérimaire de la République du Mali, et Cheick Modibo Diarra, Premier ministre de transition. D'autre part, la sécession du Nord Mali réactualise et assume la cause touareg. Peuple nomade implanté dans cette région avant l’arrivée des Français en Afrique de l’Ouest, les Touaregs ont toujours regretté que leur territoire ait été intégré au Mali, lors de sa création en 1960. Depuis le 17 janvier de cette année  le Mouvement national de lutte pour la libération de l’Azawad (MNLA), un groupe armé de Touaregs, a en effet entrepris de conquérir le Nord du pays. Il contrôle désormais ses principales villes Gao, Tombouctou et Kidal. Un autre groupe de Touaregs : Ansar Dine s'imposa comme acteur dominant sur la scène. Il prit le contrôle de Tombouctou. Désormais en position de forces,Ansar Dine fut rejoint par un groupe dissident d’Aqmi (Al Qaeda au Maghreb islamique). Complexité de la situation, multiplicité des acteurs contestataires, le Mali est désormais l'enjeu "d'un coup d’Etat, d'une révolte touarègue dans le Nord, d'un coup de force des islamistes" (Marie Kostrz, rue89, 12 avril 2012).

Fait d'évidence, ce sont désormais les Touaregs partisans du salafisme djihadiste qui contrôlent le nord du Mali. Tandis que des groupes islamistes étrangers tiendraient Gao et Tombouctou, Ansar Eddine dirigerait Kidal.  Il établit la charia et les punitions corporelles (ablations de la main du voleur, lapidations et exécutions). Il  préconise, d'autre part,  la destruction des mausolées, assimilant le culte des saints à l'idolâtrie. L'expert Patrice Gourdin, estime que le Mali est "un Etat failli" (http://www.diploweb.com, 23 septembre 2012). Peut-on attribuer à ce mouvement, les prises d'otages européens et les opérations prosélytes qui l'érigerait en "sanctuaire terroriste" ?

Soucieux de porter secours à l'Etat du Mali et en conformité avec les vues du Conseil de Sécurité, le président en exercice de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), le président ivoirien Alassane Ouattara, a «décidé d’autoriser l’envoi immédiat des troupes sur le terrain dans le cadre de la MISMA (Force internationale de soutien au Mali) (…) ». En effet, la résolution 2085 de l'ONU du 20 décembre autorise la création de cette mission - une force internationale, essentiellement africaine, de 3300 hommes - mais son déploiement effectif pour reconquérir le nord du Mali pourrait prendre des mois, selon des experts.

Alors que les débats se poursuivaient, les sécessionnistes sont passés à l'offensive. Ils s’emparèrent, le 10 janvier de Konna, menaçant de continuer vers le Sud et progressant vers Bamako, la capitale. Aussitôt, le président malien de la transition Dioncounda Traoré appela la France et l’ONU à l’aide. Le Conseil de sécurité des Nations unies enjoint les pays africains de déployer la force internationale, la Misma, Mission internationale de soutien au Mali. Agissant dans l'urgence, la France s'est engagée, dés le lendemain,  au côté de l'armée malienne. Optant pour des frappes aériennes, elle lui permit de libérer la localité stratégique de Konna, que les islamistes avaient occupé la veille. Il s'agit de bloquer la progression des rebelles vers le sud.

Une semaine après cette  intervention, les troupes françaises restent les seules forces occidentales engagées face aux groupes radicaux qui occupent le nord du Mali. Tout en soutenant l'initiative française, les USA, la Grande Bretagne et l'Allemagne ont assuré la France de leur appui logistique. Certains pays européens  n'excluent pas de mettre à disposition des soldats. La France engagea des combats sur le terrain, appuyant l'armée malienne, en attendant l'arrivée des renforts africains du Nigeria, du Burkina Faso, du Sénégal ou du Tchad.

Cette guerre asymétrique entre des forces conventionnelles et des groupes armés et des mouvements théocratiques ne peut être une simple promenade militaire. En dépit des rapports de forces qui lui sont favorables, les armées conventionnelles doivent faire face à des embuscades, à des opérations kamikazes, aux tactiques privilégiées des bandes armées… De telles opérations - fussent-elles d'envergure !- serait-elles  en mesure d'annihiler les risques terroristes ?  Seront-elles plutôt favorables à l'établissement d'un arc d'insécurité au Sahel africain ? D'autre part, une sortie de crise nécessiterait une mobilisation de la communauté internationale au service de ce pays ? Elle devrait créer les conditions favorables à sa reconstruction nationale et à son développement.  Ne serait-il pas utile de se mobiliser pour créer, par solidarité humaine et au-delà des intérêts des acteurs internationaux, la promotion du Mali, pour lui faire vivre des lendemains meilleurs.

chaterkhalifa@topnet.tn

in l'Economiste maghrébin,

n°597 du 23 janvier - 6 février 2013.

 

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 12:34

Pr. Khalifa Chater

“Question posée depuis le déclanchement du mouvement protestataire : Qui gouverne l'Egypte ? Est-ce le mouvement des frères musulmans et son guide Mohammed Badii ou Mohammed Morsi, le Président élu ? …Les décisions sont désormais prises, non pas au siège de la Présidence mais dans les locaux des frères musulmans entre les mains de Badii et de Kharat ach-Chatir….” (Abdallah Attibi, in majalla.com, 4 décembre 2012).

Cette question pertinente est désormais posée par de nombreux observateurs, soucieux de  comprendre l'actualité égyptienne, dans le contexte de la bipolarisation idéologique et de la lutte entre les partisans de la société civile et le nouveau pouvoir égyptien. Selon cette thèse, le morchid (le guide) Mohammed Badii, détient l'essentiel du pouvoir.  Disciple de Saïd Kotb, condamné à mort et exécuté en 1965 et dixième Morchid des Frères musulmans, depuis lors, il a été élu le 16 janvier 2010. Peut-on parler d'un partage de pouvoir entre l'assise théocratique et son expression politique ? Abdallah Attibi fait plutôt valoir le rôle essentiel et déterminant du morchid, le guide. Peut-on parler d'un pouvoir réel underground et que l'Establishment présidentiel n'est qu'une simple vitrine, destinée à concilier la vocation démocratique officielle et l'idéaltypes religieux dominant ?

 A l'instar d'Abdallah Attibi, de nombreux observateurs font valoir la ressemblance avec le régime iranien et rappellent le rôle majeur de Khomeiny, le guide spirituel de la révolution islamique de 1979 et ses successeurs. Youssef Ed-Dini confirme cette hypothèse et affirme qu'il s'agit de l'équivalent du morchid chiite: Sachant que les sociétés musulmane ne sont pas laïques et qu'elles subissent l'emprise des oulémas, Youssef  Ed-Dini explique l'émergence naturelle de la charge de morchid, comme un "précédent institué par les frères musulmans" (Youssef Ed-Dini , "la wilaya du Morchid in Charq awsat, 26 décembre 2012). Mais il fait remarquer que cette institution n'est pas susceptible de résister aux facteurs stratégiques internes (absence de consensus, en dépit d'une capacité de mobilisation fractionnelle) et externes (vu le réseau d'alliances internationales et arabes du nouveau régime).  Fait plus important, toute recherche de ressemblance entre les régimes chiites et sunnites nous parait  vouée à l'échec. Ils sont fondamentalement différents par leurs discours fondateurs, la genèse du pouvoir khalifien ou de la descendance, qu'ils font valoir et les différences de rôle des oulémas, dans les deux aires. L'Etat sunnite ne tolère pas l'existence d'un clergé. Autre différence historique et conjoncturelle, le dignitaire religieux Khomeiny jouissant d'un charisme qui manque aux Morchid égyptiens.

Est-ce à dire que l'Egypte est désormais une "énigme pour ses frères et ses ennemis  et que son évolution interne et externe suscite des inquiétudes "? Abdel Monim  Saïd, Président de l'Institut d'el-Ahram explique les inquiétudes par le changement qui n'aurait pas seulement affecté, selon lui, le régime politique mais la nature de l'Etat, avec la prise du pouvoir des Frères musulmans. (Abdel Monim  Saïd, "quel comportement à adopter désormais avec l'Egypte", in Charq al-Awsat, 26 décembre 2012). Le nouveau pouvoir présente, dans ce diagnostic pessimiste, une "alternative brutale", qui défit la population égyptienne. Ne faut-il pas plutôt évoquer  une lutte des forces politiques, durant cette phase de transition démocratique ?

Peut-on évoquer un risque "d'exportation" de ce modèle du pouvoir du morchid vers les régimes arabes ?  (Youssef Ed-Dini , "la wilaya du morchid in Charq awsat, 26 décembre 2012). Tarek al-Hamid évoque hâtivement l'institution du régime du morchid dans l'aire arabe : Nous avons dépassé, dit-il, l'étape du croissant chiite et aussi l'étape du croissant islamique pour nous diriger vers l'avènement des morchid (les guides)… Toute l'aire sera partagée entre le morchid de Kom, en Iran et celui  du Caire Ce qui mettra fin à l'institution de l'Etat.”( Tarek al-Hamid, "Une aire entre deux morchid) ", in Charq al-Awsat, 16 décembre 2012). Ce scénario nous parait invraisemblable, ainsi d'ailleurs que l'utopie du califat, vu le rejet de la nation du morchid dans l'Etat sunnite, les situations différentielles des régimes arabes, la mobilisation de la population civile et les effets de l'émancipation.

Autre scénario catastrophe évoqué : "l'évolution du printemps arabe vers un contrecoup réactionnaire". Amir Tahiri estime que l'an 2012 est une copie des révolutions de 1848 et que 2013 risque de reproduire les coups d'Etat militaire de 1852, en Europe (Charq awsat, 28 décembre 2012). Or, l'histoire ne se répète pas. Tout événement s'inscrit dans son contexte, en relation avec les conditions économiques et les valeurs de l'époque. Mais toutes ces analyses révèlent  les inquiétudes et certaines désillusions, sinon une peur de l'inconnue. Ne perdons pas de vie, que le devenir arabe sera le produit de la volonté populaire, de la mobilisation de ses élites et de leurs réponses aux défis de leurs temps. Par définition, la politique inscrit à l'ordre du jour le compromis historique et pour quoi pas le consensus salutaire de la "révolution du printemps arabe" ?

chaterkhalifa@topnet.tn

in l'Economiste maghrébin, n°594

du 26 décembre au 2012 au 9 janvier 2013

 

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 13:38

“Nous croyons que la Chine peut être un partenaire mais nous envoyons aussi un signal clair : les Etats-Unis sont une puissance du Pacifique ; nous allons être présents dans cette zone” (Obama, 3e débat, 22 octobre 2012).

Tout en confirmant son approche et évoqué une continuité d'évidence, le Président Obama a redéfini ou plutôt réactualisé les nouveaux enjeux  politique des USA. Depuis notre départ d'Irak, dit-il, nous pensons au Pacifique. Principal théâtre des opérations américaines, le Moyen Orient est désormais relativisé. Le Président Obama a mis à l'ordre du jour, lors de son premier mandat, le dégagement progressif de l'Irak et de l'Afghanistan. Il a dû prendre acte de son incapacité à imposer à l'allié israélien, le processus de la paix.  A l'écoute de l'évolution, il a anticipé les effets du printemps arabe, en faveur du nouveau rôle qu'il compte jouer. Mais les observateurs n'avaient ont-ils saisi ces faits d'annonce d'une redéfinition des perspectives prioritaires des Etats-Unis.

Pacifique et mer de Chine, un théâtre d'opérations prioritaire ? Le Pacifique est désormais présenté comme une priorité de la doctrine de défense américaine. Elle ne changera pas avec Barak Obama et ses successeurs. La menace chinoise perçue à travers sa concurrence commerciale a été  l'un des thèmes centraux que chaque candidat a développé pour flatter un électorat hanté par le déclin de l'industrie américaine. La Chine, a été, une sorte de "punching-ball" (sac de frappe, pour l'entraînement à la boxe) de la campagne américaine (Cyrille Louis, Le Figaro, 24 octobre 2012). Partageant les vues européennes, les Américains affirment volontiers que la Chine est responsable des délocalisations des entreprises, de  la concurrence déloyale et de la crise des industries occidentales. D'autre part, le pouvoir américain constate avec inquiétude que la Chine a élargi ses "intérêts vitaux". Outre son soutien à la Corée du Nord, son souci de récupérer Taïwan, elle veut faire valoir sa domination de la mer de Chine. Ce qui suscite des tensions avec ses voisins et l'hyperpuissance, leur alliée.

Est-ce que "l'épicentre du prochain tremblement de terre est dans le Pacifique ?". Alain Frachon et Daniel Vernet estiment, en conclusion de leur essai, que "la montée des extrêmes n'est pas une fatalité, mais elle ne peut être exclue"  (La Chine contre l'Amérique, le duel du siècle, Paris, Grasset, 2012, p. 245). Fait d'évidence, l'analyse des comportements des Etats et la perception de leurs priorités se réfèrent à une grille de valeurs en mutations. Elles remettent  en cause les positionnements recommandées par les théoriciens de la dissuasion militaire, sous l'effet de leur "self fulfilling prophecy" (l'auto-perception de leur prévision), en relation avec les fantasmes populaires. Nous devons plutôt  réviser les logiques de la guerre froide et les affrontements politiques qu'elles mettent en œuvre. L'interdépendance économique, dans l'Etat-monde post-idéologique, fera valoir de nouvelles logiques de coexistence, de concurrence et de compétitions. Dans l'état actuel de leurs relations, tout affrontement commercial d'envergure entre les USA et la Chine  risquerait  d'engager "leur destruction économique mutuellement assurée", selon le diagnostic du pire, explicité par Alain Frachon et Daniel Vernet. Ne dramatisons pas les effets conflictuels du "jeu à deux", le face à face sino-américain, que vont se livrer ces alliés objectifs, dans le Pacifique.  Pour les USA, la nouvelle donne relativise le marché européen et le théâtre d'opération moyen-oriental.

Des relations de normalisation avec l'aire arabe : L'intérêt des Etats-Unis pour le pétrole du Moyen Orient est évident. Il explique leur jeu de rôle essentiel dans cette aire. «Tempête du désert » (1991) devait libérer le Koweït et rétablir, en conséquence, la sécurité des flux pétroliers vers le marché mondial. «Liberté pour l’Irak » (2003), avait pour objectif la chute d'un chef d'Etat  ennemi et déterminant dans un pays grand producteur de pétrole, tout en engageant une transformation politique régionale. Rejetant les nuances de Pierre Noël, nous estimons, qu'il  s'agissait, dans les deux cas de "guerres pour le pétrole". Est-ce à dire, que le changement de théâtre d'opérations prioritaires s'explique par une relativisation des enjeux pétroliers ou l'annonce de l'avènement de l'ère de l'après-pétrole ? Nous ne le pensons pas. La réduction de la dépendance américaine par rapport au pétrole du Golfe  contribue certes à ce changement d'attitude. Mais les USA  restent soucieux de «sanctuariser» militairement le cœur du système pétrolier mondial" (Pierre Noël in http://www.ifri.org).

Ni désengagement, ni désintérêt pour l'enjeu pétrolier, mais simplement une révision de priorités, en relation avec le changement des rapports de forces au Pacifique et au développement économique dans cette aire, confortée par les craintes de l'opinion américaine des effets qu'elle estime désastreux de la concurrence chinoise. D'autre part, la nouvelle conjoncture arabe et la réhabilitation citoyenne ne peuvent s'accommoder du jeu de la diplomatie américaine, en faveur du programme de remodelage du Moyen Orient, engagé par le Président Bush junior et qui ne semble pas abandonné. D'ailleurs, le Président Obama a anticipé ce changement, par l'annonce d'une réconciliation  avec le monde musulman (discours du Caire). Les échecs de ses initiatives en faveur des négociations israélo-palestiniennes ont marginalisé ses ambitions d'homme de paix. Quête d'alternative et porte de sortie de la politique d'interventions musclée, le soutien enthousiaste du pouvoir américain  pour le printemps arabe et la recherche d'alliances privilégiées avec les nouveaux acteurs devaient ouvrir de nouvelles perspectives. La recherche d'un "nouveau compromis" avec les acteurs de la région est annoncée. Correspond-elle  aux initiatives actuelles  du Qatar, que le pouvoir américain semble encourager, admettre, ou tolérer : appui ciblé à  des courants choisis, en Syrie, nouvelle approche de Hamas et éventuellement recherche d'un  accord avec l'Iran, acceptant l'état de fait ? Mais les visions globales spécifiques induites par les discours fondateurs, les repositionnements de la conjoncture et les positions différentielles vis-à-vis du processus de la paix, du nucléaire iranien et autres questions d'actualité, ne peuvent occulter les malentendus, sinon les affrontements idéologiques. De ce point de vue, l'arrivée de nouveaux acteurs dans l'aire arabe ne pouvait changer fondamentalement l'équation stratégique. Les Etats Unis restent bien entendu, à l'écoute des mutations du Moyen-Orient et de l'évolution  des prises positions régionales et internationales. Relativisation du Moyen Orient, dans la redéfinition des enjeux certes, mais l'hyperpuissance ne peut occulter cette zone énergétique vitale. Elle restera attentive aux risques d'instabilité et d'insécurité, dans le cadre de sa solidarité avec ses alliés traditionnels de la région et sa crainte des dérives terroristes.

( in l'Economiste  magrébin du 14 novembre 2012)

 

 

chaterkhalifa@topnet.tn

 

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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 22:03

 

 

“ Les hommes font l’histoire, ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ”  (Raymond Aron, 1905-1983).

 

Les citoyens américains ont dit leur mots. Ils ont confié leur destin à Barak Obama. Est-ce cette investiture pour un deuxième mandat est susceptible d'assurer  

des changements d'envergure ?  Plus libre des lobbies, le Président Obama a, sans doute, de plus grandes marges de manœuvre. Serait-il à même de mettre en application son programme d'homme de paix ? Nous devons cependant faire des remarques préliminaires, pour rappeler les spécificités de la géopolitique américaine:

1-   Les différences idéologiques entre les partis américains ne sont pas essentielles. Nous pouvons plutôt parler de nuances politiques qui distinguent les deux mouvances favorables au libéralisme politique et au projet de société qu'il peut privilégier. D'ailleurs la chute du communisme a redimensionné l'idéologie et inauguré en Occident l'ère postpolitique. Les différences qui existent sont plutôt déterminées par les options des dirigeants et défendues par leurs appareils de persuasion et dissuasion, sinon d'encadrement. Fait d'évidence, la campagne électorale a dégagé la démarcation entre le Président Obama et le candididat concurrent, confortés par les références lointaines et immédiates et bien entendu les derniers président Bush Junior et Clinton.

2-  Les élections font valoir les questions intérieures sur la politique étrangère.  Dans ce domaine, la controverse entre la politique de solidarité sociale et d'intervention, dans le domaine de la santé -précédent réalisé par le Président Obama - et le libéralisme social de l'Etat, défendu par ses adversaires, a nourri de débats passionnés, lors de la campagne électorale.

3-  Autre considération, souvent occultée par le public, la politique étrangère américaine est déterminée, dans une large mesure, par l'Establishment et les rapports de forces entre les grands acteurs politiques et économiques, en relation avec les lobbies. Bien entendu,  le Président imprime son style et définit ses priorités, en tenant compte des accords tacites et des compromis à construire, à défaut de consensus.

 Quelles seraient, dans ces conditions, les attentes du nouveau Obama ? Nous privilégions, dans nos propos, l'examen de la politique étrangère et essentiellement le traitement de la question du Moyen Orient, qui a été, malgré des succès  concrets, en deçà des ambitions du Président Obama. Mitt Romney s'est déclaré le continuateur de la politique du Président Bush Junior, qui a traumatisé la population arabe : Occupation de l'Irak, ménagement d'Israël, adoption de la stratégie du "nouveau Moyen - Orient", qui annonça une démocratisation, clef en main, à l'américaine et qui consolida, en fait, la mise en dépendance et l'implosion ethnique et religieuse. Par contre, le Président Obama s'est opposé au "choc des civilisations", a engagé un rapprochement avec l'aire musulmane et tenté de corriger la stratégie de  son prédécesseur (discours du Caire, retrait des troupes de l'Irak, faits d'annonce en faveur du processus de paix). La pesanteur de la géopolitique américaine, la puissance des lobbies et le refus du dialogue du Premier ministre Netanyahou ont mis en échec les initiatives du Président Obama. Ce qui explique la déception de ses partisans et la désillusion de l'opinion arabe.

Des observateurs estiment volontiers que "les Etats Unis sont toujours dans la logique de ce qu'ils ont toujours fait". Nous devons cependant prendre la juste mesure  de "la rupture symbolique et rhétorique (du gouvernement Obama), avec l'ère Bush" qu'il a établie (Gilles Kepel, in Le Monde.fr, 5 juin 2009). Traduisant cette approche, le Président Obama a esquissé un changement de perspectives et une recherche de nouveaux alliés, dans le monde arabe, anticipant la nouvelle conjoncture et s'adaptant aux mutations de l'aire. Prenant acte des attaques du consulat de Benghazi et de certaines ambassades américaines (11-14 septembre), il a présenté un diagnostic lucide et sans états d'âme : “Les évènements des deux dernières semaines, affirma-t-il, montrent qu’il nous faut honnêtement dissiper les tensions entre l’Occident et le monde arabe qui avance vers la démocratie” (discours à l’ouverture de la 67ème session de l’Assemblée générale de l’ONU, 25 septembre).  Cette politique de "main tendue", critiquée par son concurrent, sera  à l'épreuve de la conjoncture, des actes qu'elle peut induire  et des effets de l'application sur le terrain.

Assumant plus de libertés, durant son deuxième mandat, le Président Obama peut ouvrir ses dossiers de la première campagne, engager un scénario de paix, conforme aux discours de Droits de l'homme, de l'autodétermination des peuples et condamnant la colonisation.  Le retour aux normes onusiennes ne peut que servir les intérêts de tous les peuples de la région. Il faut opter pour un jeu de cartes gagnant/gagnant. Une telle stratégie à mettre à l'œuvre relaierait positivement les tactiques de rapprochements conjoncturels et des alliances circonstanciels. Il faut briser le miroir pour voir les lames de fonds. Formulons ces espoirs et identifions les nouveaux enjeux, au Moyen Orient, en attendant le nouveau Obama …!

 


 

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30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 09:58

Alors que les pays du "printemps arabe" sont engagés dans la  reconstruction des régimes post-révolutions et vivent la difficile recherche d'un consensus entre les acteurs, - le paysage politique étant marqué par une bipolarisation évidente -, la Syrie  vit une guerre d'usure, sans horizon de sortie de crise. Confortée par l'affrontement géopolitique régional, elle prolonge ses effets sur le voisinage. Ses effets commencent à se faire ressentir, au Liban, en Jordanie et en Irak, où l'équilibre reste bien fragile. L'Establishment continue à faire face à des opérations terroristes. Rappelons, dans ce cadre, les opérations du 9 septembre, qui ont couté la vie à 90 irakiens et blessé près de 400. Au Bahreïn, par contre, la contestation subit l'épreuve de la pesanteur des partisans du statu quo, dans les pays du Golfe. Mais l'appel à l'établissent d'une monarchie constitutionnelle reste le slogan des contestataires.

Syrie, "l'impasse" tragique ?Certains se hasardent à évoquer  un "jeu de poker", surdimensionnant  les acteurs étrangers, par rapport à la dynamique interne, qui reste, à notre humble avis, déterminante.  La montée des périls et ses effets sur la région sont évidents. Les événements se sont, en  fait, précipités en Syrie. La bataille de Damas et l'attentat qui a décapité, le 18 juillet, une partie de l'appareil sécuritaire du régime syrien ont sérieusement ébranlé le régime. Les péripéties d'une guerre d'usure, avec ses avancées et ses replis tactiques, de la part des protagonistes - lés troupes encore fidèles à Assad et l'armée libre, - appelée depuis le 5 septembre "l'armée nationale syrienne" - ont accéléré l'escalade. Peut-on parler d'une guerre civile ? Engageant une dure politique de "pacification", des attaques sans relâche - avec ses blindés, son artillerie et son aviation- contre le peuple, le régime syrien a, de fait, reconstruit, à ses dépens, l'unité nationale syrienne. Situation préoccupante, le roi Abdallah de Jordanie exprima ses craintes d'une partition de la Syrie: Le président Bachar al Assad, affirma-t-il, pourrait être tenté de créer une enclave en Syrie pour les membres de la communauté alaouite dans le cadre d'un "plan B", s'il ne parvient pas à contrôler la totalité de la Syrie, estime le roi Abdallah de Jordanie. " Un tel scénario aurait pour conséquence une instabilité durable dans la région, juge le souverain dans un entretien accordé à la chaîne américaine CBS" ( Europe1.fr avec AFP, 8 août 2012).

Les tentatives diplomatiques arabes et internationales pour trouver une solution politique paraissent vaines. La Commission quadripartite, formée à l'initiative de l'Egypte a inauguré ses travaux au Caire, le 10 septembre. Destinée à assurer le retour de l'Egypte aux devants de la scène moyen-orientale, elle ne peut dépasser ses effets démonstratifs. Comment peut-on, en effet, trouver un compromis sur la question, entre l'Iran, l'Arabie, la Turquie et l'Egypte, en dépit de la démarcation géopolitique  qui prédétermine leurs positions sur la question ? Inaugurant sa mission par ses pourparlers à Damas, le 13 septembre, Lakhdhar Ibrahimi prend un pari très risqué. Le pouvoir a atteint une situation de non retour, coupant ses arrières et jouant une tragique politique de "quitte ou double". La résistance armée ne peut transgresser la revendication-postulat du changement de régime. La crise ne peut être résolue que par un changement des rapports de forces sur le terrain. Le soutien russe dont le régime a bénéficié ne pouvait que différer, un certain temps la victoire de l'insurrection, l'avènement de l'ère après-Assad.  Mais la solution risquera de se faire attendre, prolongeant le cycle de violences.

Faut-il minimiser, d'autre part, l'impact des mouvements radicaux opérant sur scène lors de la redéfinition du nouveau régime ? L'émergence d'un jusqu'au boutisme idéologique, conséquence normale des stratégies de désespoir, crée un environnement favorable aux dérives, suscitant de sérieuses inquiétudes.

La contestation  du régime de Bahreïn : Engagée depuis le 14 février 2011, elle  se poursuit, dans l'indifférence générale des médias et des régimes arabes. Faut-il s'en étonner puisqu'elle est le fait de la majorité chiite, qui remet en cause une dynastie sunnite ? La solidarité des pays du Golfe avec le royaume et les sympathies exprimées par Téhéran aux dirigeants des sit in, inscrit le conflit dans l'affrontement géopolitique entre l'Iran et le conseil du Golfe. La défense du "printemps arabe" par  Qatar exclut les contestataires de l'allié Bahreïni et de son réseau d'alliances. Le rejet des revendications populaires et l'adoption de la stratégie de la "pacification" condamne le dialogue avec les partisans de l'établissement d'une monarchie constitutionnelle, précédent fâcheux dans le Golfe. La confirmation du jugement en appel de treize militants, le 4 septembre, atteste le rejet de tout dialogue du gouvernement.  Manifestations de  colère, après le jugement, des heurts ont opposé dans les villages chiites entourant Manama les forces de sécurité à des manifestants. Brandissaient des drapeaux bahreïnis et des portraits des chefs de l'opposition emprisonnés, les manifestants s'en prenaient au roi. L'escalade ne ménage plus le souverain. Evolution significative de la diplomatie internationale, les Etats-Unis se sont déclarés "profondément troublés" par la décision de la justice bahreïnie alors que la France, "préoccupée par la persistance des tensions" à Bahreïn, a réclamé un réexamen de la décision de la cour d'appel.

 

Pr. Khalifa Chater

chaterkhalifa@topnet.tn 

(L'Economiste maghrébin n° 586, du 19  septembre - 3 octobre 2012)

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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 18:27

Est-ce que les Sommets déterminent et précisent la politique internationale ? Elles constituent certes, désormais un élément important de la vie diplomatique et offrent aux chefs d'Etat des opportunités pour faire connaitre leurs points de vue et rapprocher leurs visions. Mais  les discours privilégient, bien souvent, le "politiquement correct" et les envolées oratoires, en faveur des principes, que la gestion transgresse volontiers. Comment dégager le non-dit, dans les réunions publiques et les rencontres entre les partenaires, au-delà du rituel, qui exprime la concorde ?  Comment lire le silence qui peut traduire des réserves, des différences d'appréciations, sinon des oppositions idéologiques ?

Le Sommet de La Mecque (14 et 15 août 2012) de l'Organisation de la Coopération Islamique devait redynamiser et réactualiser la solidarité entre les pays musulmans dans les domaines économique, politique et social. Bien entendu, il devait examiner le conflit syrien, qui constituait la question de l'heure. La participation fut modeste par rapport à la gravité des enjeux.  Tenu en l'absence de la Syrie, il réunit une quarantaine de chefs d'État de pays arabes, africains et asiatiques, membres de l'OCI qui en compte 57. Ultime décision, le sommet adopta une recommandation des ministres des Affaires étrangères de l'Organisation de la coopération islamique (OCI) portant sur la suspension de la Syrie de ce forum. Cette mesure symbolique qui accentue l'isolement du régime de Damas, n'évoque point une stratégie de sortie de crise. Le pouvoir saoudien semble  accorder la priorité au traitement de la question des relations conflictuelles entre les sunnites et les chiites, surdimensionnée, selon certains, pour occulter le différend géopolitique dominant. Ce qui explique, l'appel du roi saoudien, lors de la séance d'ouverture, à la création à Riyad d'un "centre de dialogue interconfessionnel entre les musulmans".

.Identifiant un nouveau processus d'études des relations internationales, Abdelbari Atouane fait valoir, comme ultime test révélateur les accolades :

“Une première accolade chaude et enflammée, entre le souverain saoudien Abdallah et Ahmedinejad, le dernier invité du Sommet… La deuxième  accolade entre le Président égyptien, Morsi et Ahmedinejad, première poignée de main, sinon une accolade entre  les leaders des deux pays, depuis une quarantaine d'années, plus exactement depuis l'accord de Cam David” (éditorial d'al-Quds, 15 août 2012).

Est-ce à dire que l'entente semble prévaloir désormais entre les deux camps, opposés sur la question syrienne, que le roi saoudien et le Président iranien se sont abstenus de signaler, lors de leurs discours ? Fait significatif, le journaliste met en relation l'accolade entre les chefs d'Etats saoudien et iranien, avec une certaine occultation saoudienne de l'Egypte (titre de l'éditorial). Le Sommet montre des velléités de rapprochement. Mais est-ce que "la vitrine de l'entente" peut transgresser l'opposition underground, alimentée d'ailleurs par les réseaux d'alliances?

Le Sommet des pays non-alignés (Téhéran 30 -31 août 2012), - une gageure iranienne, pour sortir de isolement-, dut enregistrer la démarcation géopolitique de l'aire, illustrée par les positions différentielles sur la question syrienne.  Mutation du tiers-mondisme dans la nouvelle conjoncture, le Sommet de Téhéran réunit, dans une coexistence laborieuse, des "non-alignés", proches des positions occidentales et d'autres proches des options russo-chinoises. Soucieuse de restaurer son statut de puissance régionale, l'Egypte tente d'appliquer sa proposition, présentée lors du Congrès de la Mecque, d'une commission quadripartite sur la Syrie, formée par l'Arabie Saoudite, la Turquie, l'Iran et l'Egypte. Est-ce que cette construction diplomatique est en mesure d'arrêter la montée des périls en Syrie ? Guerre civile, jeu de poker entre des acteurs internes et étrangers, le conflit syrien est désormais hors de contrôle. La guerre d'usure et d'extermination de tout un peuple, épris de liberté, ne peut être arrêtée par une telle initiative. Le Président Morsi lui-même en a pris acte, puisqu'il affirma, lors de son discours au Sommet de Téhéran, le 30 août 2012, que seule une "intervention efficace" extérieure permettra de mettre un terme au bain de sang en Syrie. Ce qui met en échec toutes perspectives de paix et de réconciliation dans l'aire arabe et redimensionne  les puissances régionales appelées par l'Egypte à traiter la question conflictuelle.

Le rapprochement égypto-iranien célébré lors du Sommet de Téhéran, semble répondre aux attentes des deux partenaires. L'Iran souhaite faire valoir l'Egypte, aux dépens des jeux de rôles des pays du Golfe alors que l'Egypte nouvelle souhaite  affirmer une certaine autonomie des Etats-Unis. Mais la donne économique redimensionne ses ambitions et met à l'ordre du jour le nécessaire besoin d'une aide extérieure. De ce fait, l'Egypte peut difficilement changer de statut au sein de la carte géopolitique du Moyen-Orient.

 

Pr. Khalifa Chater

in l'Economiste maghrébin, n° 585, du 5 au 19 septembre 2012.

 

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Published by Pr. Khalifa Chater - dans Aire arabe
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17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 18:39

 

Produit de la géographie et de l'histoire, qui lui fixent des normes fondatrices, la géopolitique politique inscrit plutôt le statu quo que le changement des politiques internationales. La conjoncture peut induire des arrangements, des correctifs, des réactualisations Mais point de changement d'envergure susceptible d'affecter le socle. Des changements de régimes, d'équipes de gouvernement, peuvent susciter de nouvelles appréciations, des élans du cœur - et pour quoi pas des caprices ! - mais les données du long terme, du temps historique, limitent les effets des facteurs conjoncturels. Une certaine pesanteur relativise les événements de surface, que nous appellerons les effets du présent.

Le nouveau pouvoir tunisien, a certes mis à l'ordre du jour des mutations de la politique étrangère : développement des relations avec Qatar, qui a soutenu la révolution tunisienne et a annoncé  une politique de soutien financier, volonté de redynamiser l'Union du Maghreb arabe, souci de rapprochement avec les pays du printemps arabes : l'Egypte et la Libye, expression d'une solidarité ferme avec le peuple syrien. Citons, dans ce cadre, la réunion de concertation entre les ministres des Affaires Etrangères de l'Egypte, la Libye et la Tunisie (Le Caire, 29 juillet 2012). Cette réunion devait permettre  une coordination des positions sur les problèmes de l'heure dans la région, les questions frontalières, la situation sécuritaire dans la région du Sahel africain etc. Ils  étudièrent les moyens de développer  leur coopération commerciale et examinèrent le projet de supprimer les visas entre les trois pays, en attendant son application dans les différents pays arabes (Al-Ahram, 30 juillet 2012). L'opportunité d'une conjoncture de rapprochement ne pouvait impliquer une stratégie d'exclusion des pays de l'ensemble de l'aire. Elle procédait plutôt d'une approche tactique, afin de préparer l'environnement à une action commune.

Nous nous rendons compte que le développement de nouvelles relations n'établit guère une reconfiguration des alliances, susceptible de remettre en cause la carte géopolitique. En effet, la prise en compte des intérêts économiques  de la Tunisie en Europe et la concertation du gouvernement tunisien avec les partenaires de l'UMA mettent en valeur les normes de  la diplomatie de la Tunisie, établies  en relation avec les exigences de son histoire et de sa géographie.  Etat de fait, la Tunisie  a des relations cordiales avec les Etats Unis. Les entretiens du Secrétaire d'Etat américain de la Défense, Leon Panetta, le 30 juillet 2012, avec le gouvernement tunisien, confirment  la coopération spécifique entre les deux pays. La mission du secrétaire d'Etat américain  a pour objectif  "d'esquisser la feuille de route de la future relation militaire" tuniso-américaines (site du pentagone http://www.defense.gov) et d'assurer un soutien  afin d'améliorer les capacités de défense tunisiennes.  Elle consolide les relations historiques tuniso-américaines, tout en les adaptant aux exigences de la nouvelle conjoncture et en engageant un dialogue sur les défis communs, dans le domaine de  la sécurité régionale :  “ Au cours de mes discussions avec le président de la République, le Premier ministre et le ministre de la Défense tunisiens, déclara le chef du Pentagone, il y a eu des axes sur lesquels ces discussions ont porté : la lutte contre le terrorisme et la stabilité de la région” (point de presse, Tunis, 30 juillet 2012).

L'analyse des mutations annoncées atteste qu'il  serait plus juste de parler de correctifs, d'aménagements en rapport avec le contexte et non d'une révision  radicale de la politique étrangère tunisienne. D'ailleurs, la pesanteur géopolitique a freiné l'initiative tunisienne relative à la relance de l'UMA. Le prochain sommet maghrébin prévu initialement pour le 10 octobre à Tabarka pourrait être reporté, faute de consensus : Les partenaires réalisaient que le contexte ne s'y prêtait pas. Traduisant cette attitude, Abdelillah Benkirane, chef du gouvernement marocain, a déclaré que "les conditions de la tenue d'un sommet ne sont pas encore mûres et tant que les frontières entre le Maroc et l'Algérie ne seront pas rouvertes", une telle réunion "sera seulement de pure forme" (interview journal Attajdid, organe de son parti, le PJD, 26 juillet). Laissons du temps au temps et optons pour une pause, pour permettre d'aplanir les différends, rapprocher les points de vue  et permettre à la Tunisie et à la Libye de répondre aux priorités de l'ère de transition. N'oublions pas d'autre part, que des interrogations importantes attendent des réponses immédiates : intégration ou non de la spécificité arabe (demande marocaine de redéfinition, tenant compte de la composante amazigh,  formulée le 22 février 2012), accès ou non de l'Egypte, définition des priorités de la Libye, "tiraillée entre le Moyen Orient, l'Afrique subsaharienne et le Maghreb" et de la Mauritanie, relais avec l'Afrique subsaharienne. Certains observateurs estiment que ces deux pays ont adhéré à l'UMA  pour "des raisons conjoncturelles". Les échanges cordiaux entre l'Algérie et le Maroc, à l'occasion des fêtes nationales, n'ont pas inscrit, dans les faits, l'ouverture de la frontière entre  les deux pays et le développement, en conséquence, des relations bilatérales. Fait plus important, une différence de visions bloque cette alliance naturelle et freine le passage à la construction unitaire. Les attentes d'une nouvelle UMA ne sont pas encore explicitées  par les différents acteurs.

Même état de pause géopolitique de l'Egypte : La prise de distance du nouveau pouvoir par rapport au nationalisme nassérien et à sa politique de non-alignement et à  l'alliance occidentale de Sadate et de Moubarak et à l'idealtype du Camp David  annonce une pause géopolitique, que le souci de réactualiser le statut d'antan de puissance régionale complique. Le statut quo est désormais à l'ordre du jour, dans cette conjoncture de balbutiements. Pour les pays du Golfe, ils sont à la recherche d'un nouvel équilibre, pour appréhender les retombées du printemps arabe et les défis de la crise iranienne.  Comment redynamiser, réconforter et enrichir leur réseau d'alliances ? Peut-on occulter le soft affrontement entre Téhéran et Riyad et ses effets sur la région ?

Le régime syrien vit, sans doute, son dernier quart d'heure. Est-ce que "la fin de la bataille de Damas inaugure le festin des loups" ? Bakr Sidki, estime, à juste titre, que la cueillette  du "fruit désormais mûr", susciterait une lutte internationale  pour le partage du butin et évoque les risques encourus : position turque vis-à- vis du Kurdistan syrien, possible usage d'armes chimiques, interventions internationales pour la défense de la minorité alaouite, risque d'extension de la Kaïda (Al-Hayat, 27 juillet 2012). L'expert israélien, Mordekhay Kédar, évoque, comme conséquence attendu de la chute d'al-Assad, la réalisation du projet de partition de la Syrie, qu'il semble souhaiter : les Kurdes au nord, les Alaouites à l’ouest, les Druses au sud, les Bédouins au centre avec en plus Damas et Alep,  qui n’ont jamais nourri un grand amour les uns à l’égard des autres" (Emission Paris direct, France 24, en arabe, 24 juillet 2012, soir).  Il rappelle son diagnostic du 1er décembre 2011 (http://danilette.over-blog.com) . L'après-Assad  risquerait de réactualiser le projet de 1982, de balkanisation ethnique du monde arabe (Akram al-Bonni, el-Hayat, 25 juillet 2012). Or, en dépit de la chute de l'Irak, et de l'instrumentation du réseau d'alliance dominant, à l'époque, en sa faveur,  le projet du Grand Moyen-Orient ne fut guère couronné de succès. Pouvait-il en être autrement, alors qu'il occultait la question palestinienne et projetait d'établir des relations hégémoniques, assurant une mise en dépendance. Eventualité à ne pas écarter, la Syrie risque de connaître les dérives qui ont affecté sa sœur jumelle. Comment peut-elle se prémunir de ce risque ?

Mais l'habilitation citoyenne, la prise de conscience des populations  et leur vigilance peuvent changer la donne, en participant à définition des enjeux et à  la prise de la décision. Bénéficiant d'une liberté d'information, exerçant leur liberté d'expression, les citoyens du printemps arabe s'érigent en acteurs sur la scène, assurant la défense de l'autonomie de la décision nationale et sa mise au service d'une meilleure gouvernance internationale.

 

 Pr. Khalifa Chater

Chaterkhalifa@topnet.tn

L'Economiste maghrébin, n° 584 du 8 août au 5 septembre 2012.

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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 21:27

L'élection de Mohamed Morsi, annonce  des mutations importantes en Egypte et au Moyen-Orient. "Epicentre du monde arabe, tous les yeux examine son futur incertain" (Elsayed Amin Shalby, http://www.europesworld.org). L'armée, qui pilote, la transition laborieuse depuis la chute, en février 2011, du régime d'Hosni Moubarak, sembledéterminée à conserver une forte emprise sur la vie politique et économique.Ménageant les forces en présence et détournant les difficultés, le nouveau président a opté pour "une investiture plurielle" de compromis. Après avoir  prêté serment, devant les foules, place at-Tahrir, le vendredi 29 juin, il a  renouvelé, le lendemain son serment devant la Haute Cour Constitutionnelle, le confirmant par son discours dans l'enceinte de l'université du Caire. Il faut prendre la juste mesure de cette volonté de légitimation, auprès du "parlement populaire", des instances officielles et de l'intelligentsia. Ainsi  investi officiellement à la tête de l'Egypte, le nouveau Président déclara que l'Egypte est "un Etat civil, constitutionnel et moderne". Dès l'annonce officielle de sa victoire, il s'est, d'ailleurs, attelé à la formation d'un "gouvernement de coalition" destiné à donner des gages d'ouverture et à élargir son assise politique face aux militaires, laissant entendre que son Premier ministre pourrait être une personnalité "indépendante". "Président de tous les Egyptiens", il doit, en effet ménager les 12 millions d'électeurs (48,3%) qui ont choisi son rival. Ce qui exclut, dans cette conjoncture, l'institution d'un Etat théocratique.  Faisant valoir sa volonté de coeexistence avec tous les régimes arabes, le Président Morsi déclara : Les Egyptiens n'exporteront pas la révolution. Nous ne nous ingérerons pas dans les affaires de pays tiers (...) et nous n'autoriserons personne à s'immiscer dans les nôtres.

Le premier président islamiste de l'Egypte,  qui est de surcroit, son premier chef de l'Etat non-issu des rangs de l'armée, implique une révision de la politique étrangère. Exprimant ses attentes, Mahmoud Zahar, un représentant du Hamas à Gaza déclara : “C’est une nouvelle ère qui s’ouvre en Egypte. Il s’agit d’un revers pour le programme de normalisation et de coopération sécuritaire avec l’ennemi [israélien] ”. Mais la pesanteur géopolitique limitera, vraisemblablement, les ambitions du nouveau pouvoir. Fait significatif, son discours d'investiture, un "message de paix au monde" affirme l'engagement de l'Etat égyptien à "honorer ses traités et ses accords internationaux". Ce qui veut dire que l'Egypte ne remet pas en question, les accords du Camp David. Mais les nouveaux acteurs, sans traverser le Rubicond, pour restaurer la politique étrangère nassérienne, opteraient pour un rééquilibrage progressif de leur diplomatie. Serait-il crédible qu'ils maintiennent leur statut antérieur de "relai de la puissance américaine", qui leur assurait, jusqu'alors, un financement important (les 3em après Israël et l'Irak) ?

Est-ce que l'Egypte est appelée à restaurer son statut d'acteur principal au Moyen-Orient ? Les circonstances ont permis à l'Arabie Saoudite d'exercer une prééminence, d'offrir sa médiation dans les conflits de la région et de faire valoir son leadership. Mais son souci de sauvegarder l'équilibre géopolitique dans son voisinage immédiat, suite aux effets attendus du printemps arabe, explique sa prudence diplomatique et une certaine prise de distance. Bénéficiant d'une plus grande marge de manœuvre, Qatar eut l'ambition de s'affirmer comme "plaque tournante du monde arabe" (Mansouria Mokhefi, Le Figaro, 17 février 2012). Elle est désormais, affirme le grand expert américain Steven Ekovitch, " sur le ring avec un poids lourd", à savoir les USA. La concurrence entre les acteurs égyptiens et qataris sera feutrée et discrète, excluant tout affrontement. D'ailleurs l'Egypte a besoin, durant cette difficile conjoncture, du financement des pays du Golfe pour assurer sa relance économique et traiter le malaise social préoccupant de sa population.  Fait important, qui peut remettre en cause l'ordre établi et transformer le paysage politique. L'actualité révèle que "l'Iran et les États-Unis se testent dans le Golfe" (Isabelle Lasserre, Le Figaro, 4juillet 2012). Téhéran simule l'attaque d'une base étrangère, en tirant des missiles et Washington renforce ses moyens militaires. La fermeture du détroit d'Ormuz, menace iranienne reprise récemment, ruinerait l'économie rentière du Golfe. Or un affrontement de l'Iran, avec les USA, Israël ou l'Europe aurait nécessairement ses effets néfastes sur la région. La situation tragique en Syrie - une conjoncture de déraison - est une épreuve pour tous les partenaires arabes. La sortie de crise qui se fait attendre, susciterait nécessairement un changement de régime et l'identification de nouveaux acteurs et peut être une mise sur pied d'un nouveau réseau d'alliances.

Autre donne importante, mais souvent occultée, la donne de la géopolitique culturelle. La publication récente du livre du grand réformateur féministe tunisien Tahar Haddad à Doha et la mise en exergue de sa lecture ijtihadienne par l'égyptienne Mouna Abou Zeid, dans le cadre d'une réédition critique de cette œuvre et son inscription, dans l'itinéraire de l'ère des Lumières, avec Rifaat at-Tahtaoui, Qacem Amin, Aboul Cacem Chabbi et lotfi es-Saïd introduisent l'histoire culturelle dans la géopolitique arabe (Al-Quds al-Arabi, 1er juillet 2012). Ces repères porteurs de valeurs et de sens définissent l'appartenance arabe, à la fois commune et plurielle et mettent à l'ordre du jour, au-delà de la sauvegarde des mémoires, le dialogue interculturel nécessaire.  

Pr. Khalifa Chater

Chaterkhalifa@topnet.tn

L'économiste maghrébin, n° 582, 11-25 juillet 2012

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