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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 19:58

L'économiste maghrébin, n° 639 du 17 septembre au 1er octobre 2014.

Loin de l'excellence qu'on n'a cessé de célébrer, la Tunisie soufre du nivellement induit par l'absence de l'ambition, le laisser aller général et la démobilisation de l'Etat, dans les domaines éducatifs et sociaux, depuis la fin de l'ère bourguibienne. Depuis lors, la baisse du niveau suscite l'inquiétude générale. Cette faiblesse scolaire au niveau primaire et secondaire, constitue le goulot d'étranglement du supérieur et de la recherche scientifique, vu l'insignifiance dans les classements universitaires internationaux. Conscient de la gravité de la situation, le conseil des ministres, réuni le 27 août 2014, a annoncé des réformes, destinées à assurer le redressement de la situation. Mais ces amendements ponctuels, n'ont pas l'ambition d'engager des mutations globales d'envergure, N'aurait-il pas fallu, éviter les solutions de replâtrage, poser un sérieux diagnostic et engager un programme audacieux, de réformes.

Un replâtrage, sans ambition : Etudiant la question scolaire, le Conseil ministériel décida de réviser la moyenne, de 25%, comptés sur la moyenne annuelle, lors du concours, national du baccalauréat. Ce taux sera réduit à 20 %. Pour bénéficier de ce « rachat » le candidat doit avoir une moyenne au baccalauréat, inférieure à sa moyenne annuelle d’au maximum trois points. Ainsi, une différentielle entre une moyenne annuelle et une moyenne au baccalauréat supérieure à trois points privera le candidat de cette mesure. Ménageant les parents, le gouvernement a évité la suppression pure et simple de la procédure d'intégration dans les notes du baccalauréat, d'un pourcentage important de la moyenne annuelle, responsable de la dévaluation de l'examen national. De ce fait, les élèves peuvent réussir le bac avec une moyenne de 7/20 et même moins, dans le cas du rachat.

Autre mesure décidée, l'enseignement du français, à partir de la deuxième année primaire et de l'anglais à partir de la troisième année primaire. Ces initiatives doivent être réétudiées, dans le cadre du traitement du problème de la faiblesse de l'expression, dans les langues, y compris l'arabe. Relativisons ces effets d'annonce, vu le nombre réduit des instituteurs maitrisant l'anglais. De ce fait, la mesure resterait plutôt symbolique, inscrite dans les programmes mais mal appliquée. Autre problème grave, les élèves apprennent le calcul en arabe au primaire et en français, au cours du secondaire. Ce qui provoque une confusion grave, fut-elle passagère ! N'aurait-il pas fallu opter pour l'enseignement du calcul, en français, c'est-à-dire en utilisant les chiffres arabes, durant les différents cycles. Autre mesure symbolique, le gouvernement décida de rendre obligatoire, le concours de la sixième année primaire, à partir de l’année scolaire 2014/2015. Ces mesures sont-elles susceptibles de redresser la situation scolaire et d'arrêter la baisse de son niveau?

L'état général de l'enseignement : Remarquons d'abord, que la gratuité de l'enseignement est désormais un vœu pieux. Déjà, dans les jardins d'enfants, les frais d'inscription sont exorbitants, pour une majorité de Tunisiens. Dans l'enseignement secondaire, les cours supplémentaires sont devenus quasi obligatoires. Pour réussir ses examens, l'élève doit faire des cours dans toutes les disciplines, y compris les sciences naturelles et l'éducation physique. Ce qui remet en cause le principe de l'égalité des chances. Fait aussi grave, les élèves n'ont plus de temps, pour réviser leurs cours, faire leurs devoirs et tester l'application du savoir reçu.

D'une façon générale, les cours se limitent à l'apprentissage et occultent la formation générale. Or, le cursus de l'enseignant comprend nécessairement l’enseignement disciplinaire, la coordination des équipes pédagogiques, et l’accompagnement personnalisé (suivi des élèves, aide méthodologique, dispositifs spécifiques, accompagnement éducatif, conseil en orientation, etc.). Il faudrait donc revoir les modalités pratiques de répartition de ces différentes missions. Les élèves doivent être au centre de la réflexion et de l'action du professeur, comme des personnes capables d'apprendre et de progresser et qui les conduit à devenir les acteurs de leur propre formation. L'absence effective de débats ne permet pas le développement de l'aptitude à la pensée critique des élèves et à l’analyse dans le contexte et à l’extérieur de la discipline étudiée. Il faudrait plutôt faire valoir les moyens d'accompagnements, susceptibles d'assurer l'autoformation et l'autocritique. Défaillance grave, l'ordinateur désormais omniprésent n'est pas instrumenté comme moyen d'accompagnement scientifique. Prenons, d'autre part, la juste mesure de la gravité des effets de la réduction de l'enseignement de la philosophie universelle, à la fin du cycle du secondaire. Ainsi la majorité des élèves est privée de débats de hauts niveaux, mettant en valeur la vérité relative et élargissant le référentiel de la pensée critique.

L'enseignement supérieur propose une formation de base dans la discipline choisie ainsi qu’une large formation scientifique générale. Par la suite, il approfondit la démarche de recherche scientifique et propose des contenus spécialisés. Il doit ainsi former des cadres supérieurs et des chercheurs de haut niveau. Par essence, l’enseignement universitaire est fondé sur un lien étroit entre la recherche scientifique et les matières enseignées. Cette rupture entre l'enseignement universitaire et la recherche est de plus en plus assumée en Tunisie, vu notamment le faible niveau des nouveaux bacheliers qui accèdent à l'enseignement supérieur. Permettez-moi de citer un exemple pertinent en Turquie : Ankara a une université technique du Moyen-Orient dont la langue d’enseignement est l’anglais, forte de 26.000 étudiants, 750 professeurs, 1400 instructeurs et 1250 chercheurs (enquête de Jawad Kerdoudin site IMRI, 1er septembre 2014). Prenons en compte un tel modèle.

Peut-on ignorer qu'on baigne, désormais dans la fluidité culturelle de la mondialisation. Les cours universitaires ont, en effet, des objectifs de compréhension du monde, de réflexion, de recherche, etc. On doit, bien entendu, faire valoir les liens des systèmes scolaires et universitaires avec l'emploi, sans cependant occulter le nécessaire développement de l'autonomie de la pensée et d’ouverture de l’esprit,

Conclusion : Le développement du savoir a été, sous l'ère de Bourguiba, un formidable levier d'influence, dans l'aire arabe et africaine, En dépit de la dégradation de la situation scolaire, l'avancée tunisienne, en la matière, reste effective, par rapport à la plupart des pays arabes. Comment rétablir la situation et créer les conditions de l'excellence scolaire? Ne faudrait-il pas mettre fin à cet abandon de l'idéaltype de progrès et de savoir et qui s'accommode de la critique des intellectuels ? Le pouvoir devrait dépasser les réformes, au jour le jour, selon les états d'âme, de ses équipes. Il semble nécessaire d'opter pour la formation d'urgence d'une commission nationale, chargée d'évaluer la situation, de se mettre d'accord sur un diagnostic et de proposer les réformes nécessaires, pour faire face au défi.

L'économiste maghrébin, n° 639 du 17 septembre au 1er octobre 2014.

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