Blog d'analyse géopolitique
Conflit de leadership et débats sur la définition !
« Il faut prendre les chose comme elles sont, car on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités. Bienentendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe !l’Europe ! l’Europe ! mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifierien. » (Le Président Charles de Gaule, entretien télévisé, 14 décembre1965).
Le rejet de la constitution européenne parla France et les Pays-Bas, l’échec du Sommet du Bruxelles (16-17 juin 2005),qui s’en suivit, traduisent une volonté de pause et de réflexion générale, remise à l’ordre de jour par le processus de l’élargissement et le recentragede l’Union et les projets relatifs à sa mutations en entité politique,dépassant ses prérogatives fondatrices de marché. Comment expliquer autrement la double pause du processus de ratification de la Constitution et de la négociationdu budget 2007-2013 de l'Union, décidée lors du sommet de Bruxelles ? Les déboires de l’Union Européenne font valoir, au-delà de l’opposition franco-britannique et du marchandage qui marqua les dernières assises européennes, à propos de la remise en cause française du fameux "chèque britannique" et de la demande anglaise de révision de la PolitiqueAgricole Commune, (PAC), qui profite essentiellement à la France, la nécessité d’une reconstruction du consensus hâtif de la vulgate unitaire. Il ne s’agit guère d’une crise conjoncturelle.« L‘agitation de surface » résulte de l’émergence d’une vague de fonds, qui atteste que des« forces de profondeur sont à l’œuvre », selon l’explication braudélienne.La prise en compte de l’importance des enjeux, de la diversité des partenaires,de leurs centres d’intérêts et de leurs cartes d’alliances, permetd’approfondir le diagnostic, de dégager le malentendu générique, enfoui par lediscours dans l’underground. Mais les réalités sont têtues et finissent parappréhender les acteurs de la scène politique. Profonde et inscrite dans ladurée, la crise concerne la définition de l’Union Européenne et la guerre pour le leadership qu’elle met àl’ordre du jour, dans une conjoncture difficile. Mais a-t-on pris conscience, qu’aucun des partenaires, sinon protagonistes, n’est assez fort pour être le maître d’œuvre de l’ordre européen en voie d’édification. L’U.E. à l’épreuve de laguerre d’Irak ? Fut-il grave, l’événement fut le simple révélateur d’unEtat de fait, d’une mésentente profonde, alors que les « protagonistes se heurtent à des difficultés pours’adapter à l’ordre mondial qui s’ébauche<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> ».Leur choix différentiel au cours de la tragédie irakienne permit de dégager les oppositions essentielles, affectant gravement, les opinions publiques, quidécouvrirent brutalement l’absence d’une vision européenne consensuelle.
I – Au-delà des discordes historiques :Des analystes avisés ont cru devoir rappeler la discorde historique, entre la Grande Bretagne et La France. On se rappelle l’intransigeance du Président Charles de Gaulle vis-à-vis de la Grande-Bretagne. La définissant comme un« cheval de Troie américain ». Il refusa longtemps son entrée dans les assises européennes. les Britanniques intégrèrent la communauté européenne,en 1973. Ne sous-estimons ni nesurestimons les effets de ce contentieux historique. Mais reconnaissons que cette entrée tardive s’explique par des données objectives, que le généralfaisait valoir : la dépendance de la Grande-Bretagne vis-à-vis des États-Unis d’Amérique et le rejet de la conception britannique, exclusivementlibre-échangiste, de l’Europe<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->. Et,d’ailleurs, la Grande Bretagne exprima son attitude spécifique - une donnée évidente de la géopolitique - en n’adhérant pas à l’espace Schengen et à l’Euro. La construction du partenariat privilégié entre la France etl’Allemagne, binôme moteur de l’Union, montre que les réalités de l’heure comptent plus que les contentieux historiques que les dirigeants des deux pays ont courageusement dépassés. La concordance franco-allemande s’explique par les points de vues similaires sinon proches des dirigeants et la cohérence desenjeux.
La crise actuelle a permis la résurgencedes effets de l’appréciation différentielle des dirigeants entre les partisans d’une aire de marché et ceux qui optent pour une construction d’une entité politique. Le texte de la Constitution, soumis aux parlementaires et/ou lecteurs exacerbe le conflit en révélant une démarcation fondée sur des itinéraires historiques différents entre construction libérale et une vision sociale. Mais l’élargissement de l’Europe aggravait la situation, en remettant,par l’adhésion des anciens Etats communistes, alignés sur les Etats-Unis, les équilibres fondateurs, mais combien instables, de l’Union Européenne.
II – Conflit de leadership :N’ayant jamais connu de structure politique unifié, les Etats européens peinent à fixer les règles de jeu d’une construction encore fragile et en mutationrapide. Henri Kissinger a remarqué avec pertinence que « même s’ils devaient réussir, ces Etats ne disposeraient pas pour autant d’un principe directeur susceptible de régler le comportement (communautaire<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]-->)».L’Europe est conditionnée par « les concepts d’Etat-nation, souverainetéet équilibre des forces, qu’elle a inventés<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]-->». Unconflit de leadership se pose évidemment entre les puissances régionales : Angleterre, France, Allemagne.Marchant sur trois pieds, l’Europe se mutait cahin-caha, condamnée àreconstruire des consensus provisoire. La guerre d’Irak a, d’ailleurs, permis d’identifier par l’un des protagonistesde la scène internationale une vieille Europe et une Europe nouvelle, intégrant dans le giron anglo-américain les pays de l’Est qui viennent de rejoindre l’Union. Ce qui affaiblit, sinon remis en cause le binôme moteur France/Allemagne. Mais le rejet français de la constitution ne pouvait que fragiliser cette entente fondatrice, remise en cause par l’incohérence des attitudes des deux pays vis-à-vis de la Constitution. Du fait de l’évolution de son opinion publique, le gouvernement Schröder était en sursis, condamné à plus ou moins brève échéance, alors que le triomphe du non affaiblissait le Président Chirac. Dans l’état actuel des choses, le leadership franco-allemand était soumis à rude épreuve et, de surcroît, critiqué par la reconfiguration des alliances, à la suite de l’épreuve irakienne et de l’élargissement.
La Grande Bretagne, qui assume depuis le début juillet la Présidence de l’Union, dans le cadre du système de rotation, aspire à assumer désormais le leadership, conforté par la re-dimension de laFrance sur la scène européenne et la crise politique allemande. Elle peut faire valoir, auprès de ses nouveaux alliés, ses positions atlantistes. Mais ses options mitigées et son engagement prudent et calculé dans l’Union Européenne, ne peuvent l’ériger en partenaire de plein droit. Assise entre deux chaises, sinon plus, la Grande Bretagne peut davantage constituer une force de blocage ue d’entraînement, d’autant plus qu’elle ne souhaite pas dépasser la dimensionmarché de l’aire européenne. Une participation dans un séminaire européen,(Lisbonne, 9 juin 2005) m’a permis de prendre acte d’un éventuel leadershipibérique. La démarcation géopolitique des gouvernements espagnol et portugais rend l’entreprise peu crédible. Quel serait alors le statut d’une union européenne, ne bénéficiant pas de l’engagement des puissances régionales ? Pourrait-il affirmer l’indépendance d’une union, lui permettre de se libérer des pesanteurs de l’aire post-communiste et monopolaire.
Conclusion : Une Europe qui nesuscite pas de rêves, qui n’arrive pas à se légitimer par l’adoption d’une ligne politique commune, qui reste ballonnée entre les positions contraires de la géopolitique, mais aussi des options économiques et sociales, comment sortirde l’impasse ? l’Union européenne doit réaliser qu’elle est condamnée à une gestion multilatérale et qu’elle doit s’affirmer, en se repositionnant par rapport aux velléités atlantiques et auxappels des partenaires traditionnels de l’Euro-Méditerrannée. Fait surprenant, mais révélateur, la crise européenne a occulté Barcelone, enterrant de fait ce dossier, dans les assises de prises de décision des Sommets de chefs d’Etats etde gouvernements. Est-ce que la renaissance de l’Union Européenne n’impliquepas aussi une re-orientation des jumelles de Bruxelles, vers les partenaires méditerranéens ?
KhalifaChater
24juin 2005
<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> - Henry Kissinger, Diplomatie, traduit del’anglais par Marie-France de Paloméra, Paris, Fayard, 1996, p. 15.
<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> - Henry Kissinger, Diplomatie,op.cit , p. 15.