Blog d'analyse géopolitique
Election de Sarkozy, le 6 mai, remplacement de Tony Blair, par Gordon Brown, le 27 juin, est-ce que le changement des équipes gouvernementales est susceptible d’induire des mutations géopolitiques d’importance ? Alors que l’accession de José Luis Zapatero en Espagne et de Romano Prodi en Italie ont permis une revision de la politique de leurs pays, ne serait-ce par le retrait de leurs troupes de la coalition contre l’Irak, l’arrivée de Nicolas Sarkozy et de Gordon Brown se limite à l’introduction de nuances. En dépit d’une option atlantiste affirmée par le futur président français, à la veille de son engagement dans sa campagne électorale et de la nomination du "socialiste" Bernard Kouchner, entousiaste partisan de la guerre d’Irak, comme ministre des Affaires Etrangères, qui semble intériner ce choix, la politique étrangère française restera fidèle à ses références fondateurs, définies, explicitées et mises en application par le général Charles de Gaulle et bien re-affirmées par le Président Jacques Chirac. De l’autre coté de la Manche, le Premier ministre Gordon Brown ne peut, en dépit de vélléités plutôt timides, inverser les options géopolitiques anglaises, par respect par cette alliance quasi organique avec les Etats-Unis. Des traditions fort ancrées, dictées par la géographie et l’histoire, empêcheront les nouvelles équipes à traverser le Rubicon.
Trop d’intérets sont en jeu. Les troupes anglaises resteront en Irak, alors que la présidence française continuera à défendre le pluralisme, à ménager ses intérets économiques spécifiques et ses alliances traditionnelles, à l’écoute d’une opinion publique exigente, qu’on ne peut accuser d’américanisme. Faut-il alors considérer ces changements d’équipes, comme "des faits de surfaces", selon l’expression de Braudel ? Ne surestimons, ni ne sur-dimensionnons le rôle des acteurs sur les scènes du monde. Ils prennent en ligne de compte leur lecture plus ou moins subjective des intérêts de leurs pays et des normes et principes découlant de leurs idéologies, leurs référentiels, leurs grilles de valeurs et n’oublions pas leurs perceptions collectives et individuelles. Les processus politiques de conduite des affaires et d’intervention s’opèrent, bien entendu, en relation avec les ambitions nationales, les rapports de forces et les possibilités qu’ils permettent.
La réunion du G 8 (6-8 juin 2007), des promesses pour 2050 ! Il faudrait prendre la juste mesure de la dernière réunion du G8 (Heilingendamm, Allemagne 6-8 juin 2007). Ni la surestimer ni la considérer comme un non - événement ! Les réunions informelles de ce club des grandes puissances, qui traitent entre eux les affaires du monde, nous concernent tous. On ne peut, en effet, occulter les responsabilités de ces grands acteurs sur la scène internationale, dans leur direction de l’Establishment onusien, leurs concertations globales, leurs interventions dans leurs aires d’influences et la défense de leurs privilèges. Les différentes dimensions de ce jeu de puissances, y compris leurs rôles dans le maintien de la paix et le déclanchement des conflits, par les transgressions du droit international, ne peuvent être sous-estimées.
Structure informelle de coexistence des puissances, il était normal que le G 8 privilégie les centres d’intérêts de ses membres, qu’il engage la concertation sur la répartition de leurs rôles et qu’il favorise leurs points de vue. Les autres pays peuvent les intéresser, en tant que clients politiques et économiques ou s’ils ont des capacités de nuisance, réelles ou imaginaires, telles "les armes de destruction massives" d’Irak ou les missiles à futures têtes nucléaires d’Iran. De ce point de vue, la dernière réunion du G 8 a permis au Président Poutine d’exprimer fermement son opposition à l’installation par Washington de dix rampes de lancement en Pologne et d'une station radar en République tchèque, censés protéger l’Europe d’une attaque future de l’Iran. Cette installation du bouclier antimissile en Europe, dans le voisinage de la Russie et son ancienne aire d’influence re-anime la guerre froide d’antan et identifie la Russie comme ennemi éventuel. Offusqué, Poutine mit la question à l’ordre du jour de la conférence et de l’opinion publique européenne. Fait important, le projet américain, a l’ambition de prendre en charge la défense de l’Europe, avec l’accord de la Pologne et de la Tchéquie, sans la consultation de leurs partenaires au sein de la communauté Européenne, bien redimensionnée par la limitation de ses prérogatives. En dépit des assurances réciproques, la crise est loin d’être désamorcée car elle redéfinit les relations désormais conflictuels, du moins virtuellement entre les USA et la Russie.
En ce qui concerne la question essentielle du réchauffement climatique et des effets de serre, l’accord diplomatique prévoit une réduction de 50% des émissions polluantes d’ici 2050. Ayant refusé de ratifier l’accord de kyoto, Les USA ont accepté cette ultime concession, rejetant un engagement fixant des objectifs chiffrés. Ce renvoi aux calendes grecques d’une solution vitale, qui suscite le mécontentements, traduit les limites du pluralisme sollicité par tous.
La concertation internationale s’est limitée à l’étude de la question du Kosovo et sans doute la question du nucléaire iranien, objet d’un consensus du clan occidental. Mais les questions essentielles telles celle du Moyen-Orient et ses multiples brasiers ne sont guère abordées. Dans ce domaine, la vision européocentriste rejoint la vision américaine, tolérant les manœuvres de diversion, qui consolident l’ordre établi par l’actuel rapports de forces. Mais l’enterrement du tiers-mondisme ne permet pas d’ignorer les tragédies dues au commerce inégal, au développement du sous-développement et de la misère. L’aide consentie à l’Afrique, un expédient pour répondre à des solutions d’urgence, ne peut avoir d’impact significatif. Ne faudrait-il pas anticiper la solution des problèmes de la planète-monde, instituer une solidarité organique et ouvrir l’horizon du G 8 sur son environnement géostratégique international, dans le cadre d’une véritable éthique onusienne de compréhension, d’association et de partenariat responsable ? (8 juin 2007).
La "prise " de Gaza (14 juin 2007) : Désormais, c’est le palestinien qui connaît le prix du sang et des larmes, du fait de ses partenaires du combat. L’évocation de l’histoire de la décolonisation permet de rappeler les enjeux de la lutte de libération nationale, ses exigences et ses mécanismes, en relation avec ses objectifs prioritaires, son éthique fondatrice et, évidemment, l’identification de l’ennemi à combattre. Fait gravissime, inusité, contre-nature, le mouvement Hamas rompt désormais avec la tradition et transgresse la règle…
Alors que la résistance doit être dirigée contre l’occupant et ses collaborateurs, Hamas privilégie la lutte interne contre ses compatriotes, se souciant davantage de s’imposer sur le terrain, pour exercer un monopole dans la direction des affaires. La récupération de la souveraineté est ainsi différée, comme s’il s’agissait d’un objectif secondaire, par rapport à la définition du régime qu’il se propose d’établir. Ce qui met en échec la stratégie palestinienne globale, conjugant la lutte sur le terrain, le combat politique et les épreuves de la négociation… Epargnant l’Establishment colonial, le mouvement Hamas cherche parmi ses frères, des ennemis de substitution, pour utiliser les armes collectées pour la défense de la cause nationale. Cela permet de dévier la résistance, d’occuper du terrain et de s’agiter au lieu d’agir … Reconnaissons cependant que le Fath, sur la défensive, fut entraîné dans cette stragégie de guerre civile, définie, mise en application et désormais instituée par Hamas….
L’escalade qu’a connue la question palestinienne, par l’assaut, le 14 juin 2007, des milices de Hamas contre le mouvement Fath et les structures d’une présidence légitime, établissant un séparatisme de fait, fondé sur une discorde, pis encore une fitna, guerre entre musulmans, alors que leur éthique met au banc de la communauté ceux qui la commettent. Maître de Gaza, un Etat-piège, une enclave de colère, de ressentiment, de misère, un gisement de violence, Hamas inscrit désormais son action, dans la lutte générale entre nationalistes sinon moderniste et les pôles du radicalisme intégriste, selon la ligne de démarcation funeste qui divise désormais l’aire arabo-musulmane.
Nous rejoignons le diagnostic de Leila Chahid, la représentante de l'Autorité palestinienne auprès de l’Union Européenne, qui voit, dans la situation présente, une "irakisation de la Palestine" (AP, 14 juin 2007). Peut-être faudrait-il, aussi parler d’une irakisation du Liban, anticipant l’extension progressive vraisemblable du phénomène aux régions de proximité. Vu la gravité de la situation, l’occultation des enjeux réels, le réveil des nostalgies, l’adhésion au passéisme rétrograde, il faut prendre la juste mesure de cette dérive, susceptible non seulement d’enterrer le rêve palestinien, d’engager un processus qui condamnerait fatalement l’Irak, engagerait des épreuves inévitables au Moyen-Orient et, fait plus grave, susciterait une marginalisation de la communauté musulmane et "sa sortie" du "temps du monde". Ainsi perçu, le problème concerne les différents acteurs arabes (15 juin 2007).
Le Message de Charm el-Cheikh (25 juin) ? Faut-il surestimer le sommet de Charm el-Cheikh, qui a réuni les présidents égyptien et palestinien, le roi jordanien et le Premier ministre israélien, le lundi 25 juin ? Réaction politique au coup d’Etat du Hamas à Ghaza, la réunion quadripartite affirmait l’exclusion diplomatique du gouvernement Héniya et condamnait implicitement les velléités de création d’un "émirat", salafi, (passéiste), en état de dissidence et, bien entendu, non favorable aux négociations de paix. Ce soutien extérieur est en mesure de réaliser l’encerclement et le boycotte de l’entité rebelle. Mais le président Abbas peut difficilement s’engager dans une stratégie qui affamerait ses concitoyens de Ghaza, pris dans la tourmente. Peut-il s’accommoder de cette alliance conjoncturelle avec Olmert, qui répugne à reprendre les pourparlers de paix ? Abbas tirera, certes, profit du déblocage des fonds retenus illégalement par Israël et de la libération annoncée par Olmert, d’un certain nombre de prisonniers appartenant au Fath. Mais, il ne faut pas en "attendre d'avancée majeure", selon les déclarations du Premier ministre israélien, à la veille de la conférence. On ne traite pas le mal, en appréhendant ses effets, partiellement de surcroît :
Deux conditions préalables nous paraissent nécessaires pour traiter la question de Ghaza, à savoir l’affirmation d’une solidarité arabe contre la dissidence et l’engagement de la communauté internationale, en faveur de la création de l’Etat palestinien, mesure nécessaire pour consolider la stratégie de la négociation et de la coexistence et accorder du crédit au Président Abbas, favorable à cette option. Tout blocage du processus de paix réanime la colère et le ressentiment, remet à l’ordre du jour les solutions de désespoir et créerait les conditions de dérives, soutenues par les effets d’entraînement de la tragédie irakienne.
L’appel du président Bush pour le règlement de la question palestinienne (16 juillet 2007) : Que faut-il penser de l’intervention du président George Bush relative à la question palestinienne ? Rappelons ses précédentes positions en faveur de la création d’Etat palestinien, le Président américain a estimé qu’il est désormais "possible d'entamer bientôt des négociations sérieuses sur la création d'un Etat palestinien» et a lancé un appel à une conférence de paix à l'automne pour sa réalisation, promettant son «soutien diplomatique aux parties dans le cadre de leurs discussions et négociations bilatérales» en vue de «progresser sur la voie fructueuse d'un Etat palestinien». L’initiative américaine apporterait une lueur d’espoir si elle pouvait dépasser les effets d’annonce de la politique américaine sur la question. Ce qui supposerait nécessairement la prise de distance par rapport à son allié privilégié qu’elle a toujours ménagé. Est-ce que l’Establishment américain peut transgresser ses tabous, à savoir les postulats de «la préférence» qui a permis à Israël de défier la communauté internationale et maintenir sa politique coloniale. Fait significatif, Miri Eisin, porte-parole du Premier ministre israélien a aussitôt remis en cause l’objet de la conférence, estimant que «les trois questions essentielles des frontières, des réfugiés et de Jérusalem» ne devaient pas être l’objet du débat. Est-ce que la secrétaire d'Etat Condoleezza, appelée à présider la conférence est susceptible de s’accommoder de cette définition restrictive de "l’horizon politique", qui réduirait l’initiative à un jeu théâtral, sans effet ? D’autre part, est-ce que le choix de Tony Blair, comme porte-parole du Quartette, est susceptible de dynamiser les pourparlers et de mettre fin à la stratégie de la politique du laisser faire et de l’inaction diplomatique, jusqu’ici privilégiée par l’Establishment international.
Amnésie caractérisée, les médias américains qui ont applaudi à la libération de 256 prisonniers palestiniens en Israël, le 19 juillet 2007, ont oublié qu’elle gardait encore dans ses tôles plus de dix mille. Vision sélective du respect des Droits de l’homme la nature coloniale du régime colonial et son univers carcéral ont toujours été bénéficié d’un traitement de faveur.
Une confirmation de l’alliance inconditionnelle (30 juillet 2007) ? Le départ de Blair devait annoncer une révision de la politique anglaise ou du moins une certaine prise de distance, selon les vœux de l’opinion publique britannique, hostile à l’intervention militaire en Irak. La rencontre George Bush/Gordon Brown, lundi 30 juillet, devait dissiper ces illusions, en faisant valoir les convergences des deux dirigeants, sur les questions du Moyen-Orient, à savoir le processus de paix et le maintien des troupes en Irak. La concertation devait vraisemblablement prendre la mesure de la gravité de la situation irakienne et de l’urgence de la question palestinienne. Pouvait-elle favoriser une sortie de crises, pour arrêter l’escalade et mettre fin aux feuilletons des atrocités commises, par la conjugaison des terrorismes institués par de nombreux acteurs sur le terrain ?
Bruit de bottes et espoirs de paix ? : La tournée entamée le 31 juillet par le secrétaire à la Défense Robert Gates et la secrétaire d'Etat Condoleeza Rice, au Moyen-Orient devait confirmer le soutien des Etats-Unis à ses alliés au Moyen-Orient[1], engager une concertation, en vue d’assurer la stabilité et la sécurité en Irak et tenter de contrer ses ennemis dans la région, à savoir l’Iran, la Syrie, le Hezbollah et Al Qaeda. Fait important, les ministres arabes ont réitéré devant leurs interlocuteurs, leurs vues solidaires, sur la question palestinienne. Ce qui montre que le traitement de cette question primordiale est plus en mesure d’assurer la stabilité de la région que les contrats d'assistance militaire. Fait significatif, Condoleezza Rice s'est prononcée, jeudi 2 août, en Cisjordanie, en faveur d'un dialogue approfondi entre Israël et les Palestiniens sur les modalités de création d'un futur Etat palestinien. Est-ce à dire que Washington accorde désormais la priorité à la résolution du conflit israélo-palestinien ?
Fut-elle consacrée aux préparatifs de la conférence internationale sur le Proche-Orient qui devait se tenir en automne à Washington, la réunion de Jéricho du 6 août, du Premier ministre israélien Ehud Olmert et du Président palestinien Mahmoud Abbas, constituait un événement. Est-ce que l’Etat d’Israël est désormais disposé à appliquer les résolutions de la communauté internationale ? Tout dépendra, en fin de compte de la détermination du gouvernement américain. Wait and see. Mais ne fermons pas la porte de l’espoir.
Professeur Khalifa Chater
[1] - Washington offre l'équivalent de quatorze milliards d'euros de vente d'armes aux six pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Près de dix milliards d'euros sont prévus pour l'Egypte.