Blog d'analyse géopolitique
Pour éviter les visions réductrices, sinon polémiques qu’un sujet sensible et brulant favorise volontiers des précautions d’usage devaient être prises :
- Du point de vue de la méthodologie générale, nous devons tenir compte des facteurs de prise de décision. La politique étrangère d’un pays est au service des intérêts nationaux, tels qu’ils sont perçus par les différents acteurs. L’idenité, les discours fondateurs, les itinéraires historiques, - et pourquoi ne pas le reconnaître les états d’âme et les humeurs - et tout ce qui constitue son patrimoine immatériel contribuent à l’identification des options et des choix stratégiques. La connaissance des positions des différents protagonistes, leurs postulats et leurs à priori est plus à même d’inciter à la compréhension et d’éviter les dérives de l’émotion, de part et d’autre. Elle crée les meilleurs conditions d’un rapprochement des points de vue, d’opérations de persuasion et de débats utiles. La diabolisation de l’autre, certes aisée, conduit à des impasses, confortant les malentendus et desservant tous les intéressés.
- Du point de vue du thème général, il ne faut pas perdre de vue et la diversité du monde arabe (les pays du Golfe, le Machrek et le Maghreb) et la diversité des Etats-Unis. D’autre part, on doit nuancer nos jugements en tenant compte de la complexité des situations et des positions de l’opinion publique et des Establishments. N’occultons pas les démarcations entre les différents leaders d’opinion.
En aucun cas, nous ne pouvons affirmer qu’il y a une hostilité générale des Américains contre les Arabes ou vice verça. Il serait exagéré d’affirmer l’existence d’une améraconophobie ou d’une arabophobie formelle et largement intériorisées et assumées. Je conteste également l’existence d’un phénomène culturel d'antiaméricanisme chez les Arabes, qu’il nous suffise de rappeler la fascination de leur jeunesse pour certains aspects de l’American way of life ou du moins pour les produits Nike, le McDonald’s, les stars hollywoodiennes, sans parler du Coca Cola désormais mondialisé. D’autre part, il il n’y a point de rejet américain volontaire de la civilisation arabe. Mais il y a des malentendus, des incompréhensions susceptibles de fonder et de généraliser le choc des civilisations, le slogan légitimant la culture de la guerre, de la violence et de la coexistence conflictuelle et de la déshuminisation proné par Huntington, et adopté par les va-en guerre de part et d’autres.
I - La vision américaine des Arabes : Nous perdons souvent de vue que les Américains méconnaissent l’aire arabe et sa civilisation. La période où les Arabists (arabisants) américains, formés essentiellement par des missionnaires, des gens de compagnies de pétrole, des cadres des services de renseignements, des corps diplomatiques et dans certains cas de militaires influents est révolue. Ces arabists ont agi en faveur de l’indépendance des pays arabes. Après la seconde guerre mondiale, ils ont mené la lutte face aux lobbies sionistes. Mais ils perdirent la bataille. Prenant le relais, les think Tank sont plus préoccupés d’étudier des scénarios pour le gouvernement. Certes les Etats-Unis ont de bons spécialistes du monde arabe, en particulier au sein du corps diplomatique. Mais ils n’ont pas une grande influence, dans la prise de décision. La diabolisation au cours de la guerre froide, de ceux qui ne partagent pas les vues américaines va conditionner la vision des partenaires neutralistes, socialistes ou socialisants. Mais le Moyen-Orient était perçu comme un important centre d’intérêt, vu ses gisements pétroliers, une aire à protéger contre les concurrents. Nous remarquerons cependant, un changement de l’opinion publique sur la question palestinienne, depuis la première intifadha, en dépit des relations privilégiés de l’Establishment américain avec Israël.
Les événements du 11 septembre ont certes marqué l’opinion publique américaine, puisque les terroristes étaient musulmans. Cette tragédie nourrit des inquiétudes et des suspicions compréhensibles. Mais l’idée de croisade anti-arabe ou anti-musulmane rencontra peu d’échos, en dépit de la publication du brûlot de Hungtington, destiné à l’accréditer comme stratégie de la guerre d’avenir. Les importantes manifestations populaires américaines contre l’invasion de l’Irak, considéré comme un substitut à la lutte contre el-Kaïda, montrent le rejet de cette approche.
Fait surprenant, la pensée politique américaine en vigueur, dans sa gestion de la question irakienne et la formulation du projet du Grand Moyen-Orient occulte dangereusement l’impact du nationalisme dans l’aire arabe.
II - La vision arabe des Américains : L’opinion arabe ne connaît pas la population américaine. Elle la juge hâtivement d’après les attitudes de ses gouvernants, assimilant la population et son Establishment. Or, quatre faits marquent actuellement l’opinion publique arabe :
1- Le contentieux historique palestinien et l’alliance privilégiée de l’Establishment américain avec Israël,
2 - les guerres d’Irak, une ouverture de la boite de Pandore, fragilisant l’ensemble de l’aire. Ayant connu l’épreuve de la colonisation, les Arabes ne peuvent se résoudr eà accepter le maintien de troupes d’accupation, d’où qu’ils proviennent.
3- La question du nucléaire iranien : Les risques de guerre contre l’Iran, - une réédition éventuelle des tragédies irakiennes - repose le problème de deux poids deux mesures. L’opinion arabe fait plutôt valoir la menace du nucléaire israélien, bénéficiant d’une légitimation qui l’offusque.
4 - Le discours du choc de civilisations et la culpabilisation du monde musulman, par une vision schématique assimilant Islam et Islamisme et intégrisme. Les observateurs évoquent plutôt un changement de rôles, par l’instrumentalisation de l’Establishment américain des intégristes lors de la guerre d’Afghanistan et leur soutien contre leurs régimes.
Exception faite de la syrie, les Establishments arabes, malgré des divergences incontestables sur la question palestinienne et des réserves différentielles, selon les Etats, sur les questions de l’Irak, du nucléaire iranien et du projet du Great Middle East, n’ont pas de contentieux avec le pouvoir américain. Leurs positions modérées constituent un facteur de rapprochement sinon de totale convergence. D’autre part, ils soutienne la lutte contre le terrorisme, tout en réclamant d’apurer le concept, en dégageant de la condamnation, les phénomènes de résistance nationale. La plupart des Etats arabes du Moyen-Orient sont des partenaires stratégiques des USA. Mais la modération des Etats « éthique de responsabilité » ou Realpolitik est mise à rude épreuve par la colère arabe, confortée par le jeu politique américain sur le terrain et la surenchère des chaînes paraboliques. Ce décalage entre les opinions arabes et les Establishments est, bien entendu, une source de mécontement.
Conclusion :
Nous tirons les conclusions suivantes :
1 - Le règlement du conflit israélo-palestinien et le rejet des options militaires américaines au Moyen-Orient constituent la seule solution pour un assainissement des relations entre les USA et les masses arabes.
2- La nécessité, pour les Américains, de tenir compte des positions nationalistes et de réhabiliter l’autonomie de décision des acteurs arabes.
3 - Le dépassement dans l’aire arabe de la conjoncture de la colère, du ressentiment et la mise en échec des attitudes de dérives sont nécessaires.
4- Le rejet du «choc des civilisations», l’abandon d’une recherche d’ennemis religieux par les extémistes des deux aires, constitue un préalable à la bonne entente,
5 - Il faut que les aires américaines et arabes retrouvent leurs normes fondatrices et mettent en échec les positions extrémistes de la guerre contre l’autre, de la guerre préventive, de l’approche destructrice et anachronique des croisades chrétiennes et du jihad musulman.
(Publié in L’Expression, Tunis,
26 octobre-1er novembre 2007)