Blog d'analyse géopolitique
La fin du leadership régional ?
Professeur Khalifa Chater
Dans un souci de désidéologiser notre approche, nous avons préféré utiliser l’expression aire arabe plutôt que monde arabe. Tout en reconnaissant l’importance du tissus relationnel arabe (langue et culture, mémoire historique, cause palestinienne commune, identification de l’autre), nous avons préféré, dans un souci de prise en compte de l’état de l’opinion et des Establishments et de re-actualisation de la pensée politique arabe, dégager le terrain de la recherche des concepts idéologiques sérieusement mis à l’épreuve par les successives guerres du Golfe de 1990 à nos jours. Fin du nassérisme et du Baath, les utopies n’ont pas pu transgresser les pesanteurs de la réalité. La solidarité, affirmée comme un absolu, a pris désormais une dimension réaliste, faisant valoir les intérêts bien compris des différents états[1]. En tant qu’espace, l’aire arabe est bien entendu, une entité géopolitique, c’est-à-dire « un terrain de manoeuvre de la puissance locale, régionale et mondiale» et «un enjeu pour le contrôle des voies stratégiques, de ressources vitales, mais aussi de territoires ou de lieux symboliques[2]». Or le séisme irakien a redimensionné les acteurs arabes du Moyen-Orient, redessiné la carte géopolitique, par un rééquilibrage des pôles, en relation avec le nouvel état des rapports de forces dans la région. Fait d’évidence, il inscrit, dans les faits, la fin du leadership régional. Est-ce que tous les acteurs arabes ont pris la juste mesure de cette donne, qui doit annoncer, après la fin de la «guerre froide arabe», l’aire du partenariat multilatéral !
Le leadership américain ? « Vassalisation » du Moyen-Orient, l’expression est certes bien exagérée ! Mais la nouvelle donne fait valoir la présence américaine sur la scène, comme acteur dominant sinon exclusif. En tant que tel, il entretient un réseau d’alliances, privilégiant des partenaires qu’il associe dans la réalisation de sa stratégie. Notre analyse doit rappeler cette identification américaine de la «carte des alliances» et des pôles de suspicion, essentiellement la Syrie et le Soudan. Dans cette vision dichotomique, il n’y a pas de place à une aire d’indifférence. Mais la hiérarchisation des alliances change selon le contexte, les nécessités de la stratégie sinon les états d’âme de la conjoncture. Rappelons que les Etats-Unis avaient tenus à associer, dans leur première guerre contre l’Irak leurs alliés traditionnels l’Arabie saoudite et l‘Egypte, élargissant même la coalition à la Syrie, jadis réfractaire au jeu politique américain. Ils ont, par contre, privilégié, au cours de la seconde guerre contre l’Irak, le recours aux pays du Golfe et à la Jordanie. Ce changement de partenaires, qui s’explique aussi par les réserves des alliés de la première expédition, révèle de nouvelles options. Et d’ailleurs, la guerre d’Irak avait, entre autres objectifs, le choix du « nouvel Irak », comme partenaire privilégié, sur la scène moyen-orientale. Ses gisements pétroliers, sa richesse agricole mais aussi son poids démographique permettaient de compenser et/ou de compléter les atouts des ressources pétrolières de l’Arabie et démographiques de l’Egypte, permettant par ailleurs de consolider et de développer le réseau des alliances et de le hiérarchiser, selon le besoin. Le déroulement des événements devait, certes, réviser les prétentions utopiques du scénario et faire valoir une option plus réaliste, dans un système d’alliance différentielle conjoncturelle. Il faut donc tenir compte des rapports de forces qu’il induit, réagir en conséquences et définir les stratégies nationales, en connaissance en cause de la conjoncture. Loin de «l’œil du cyclone» le Maghreb échappe à ce mode de traitement du Moyen-Orient. Le règlement du contentieux américano-lybien met à l’ordre du jour l’établissement de relations «apaisées».
Palestine, les armes de la paix ! Est-ce que la réunion de Charm el-Cheikh, le 8 février 2005 est susceptible de remettre à l’ordre du jour le processus de paix en palestine. Le sommet Ariel Sharon-Mahmoud Abbas avait certes des ambitions limitées. Il s’agissait d’amorcer un dialogue et de lui assurer les préparatifs nécessaires. Mais les dossiers du règlement de la question palestinienne (création de l’Etat, démantèlement des colonies, statut de Jérusalem, question des réfugiés) n’ont pas été abordés. Abbas et Sharon se sont à mettre un terme à quatre années de violences qui ont fait plus de 4.300 morts de part et d'autre. Mais les observateurs avisés savent que l’objectif sécuritaire mis en avant par le premier ministre israélien ne pouvait être réalisé que par un traitement des questions politiques. Nous ne partageons pas les vues de ceux qui estiment que le sommet assure le triomphe des vues de Sharon. «L’homme de guerre», le faucon a dû changer son fusil d’épaule, sinon se convertir en « colombe». Il a, vraisemblablement, reconnu comme évidence la nécessité de reconnaître le fait palestinien, pour assurer la sécurité d’Israël, créer les conditions de son intégration dans son environnement, à l’heure de la mondialisation. Mais ses vues idéologiques doivent subir une sérieuse révision. L’état sur le terrain et les recommandations américaines – résultat d’une appréciation pragmatique de l’importance de l’enjeu palestinien dans l’aire arabe et le monde musulman – peuvent le convaincre pour adopter cette « raison d’Etat ». Du côté palestinien, la prise de position de Mahmoud Abbas est courageuse, dans la mesure où l’arrêt de l’Intifadha a lieu, sans garantis politiques. Pays assujetti, la Palestine ne peut faire des concessions qui aliènent le recouvrement de sa souveraineté. C’est dire la marge de manœuvre limité de Mahmoud Abbas. Israël doit reconnaître cette réalité. Fait intéressant, les précédentes négociation, en présence du Président Clinton et les « négociations » de Bellin et Rabbo, agissant en « explorateurs » non officiels ont précisé les enjeux territoriaux. Une volonté politique peut finaliser l’accord, en faveur de cette « éclaircie».
La présence du Président égyptien et du roi de Jordanie – un quartet alternatif ? - permet de conforter la trève de fait annoncée lors du sommet quadripartite de Charm el Cheikh. La normalisation des relations avec les pays arabes - condition Sine qua none – apparaît comme un objectif important de la politique de Sharon. Annoncée prématurèment par l’Egypte et l’Egypte, agissant en éclaireurs, la normalisation fait valoir l’importance des «armes de la paix».
Syrie/Liban, la nouvelle donne: L’adoption par le Conseil de Sécurité de la résolution 1559 (2 septembre 2004) s’inscrivait dans le nouvel ordre mis à l’ordre du jour au moyen-Orient. Rappel à l’ordre de la Syrie, la résolution demandait l’évacuation des troupes étrangères. Il était temps ! Dépassant l’accord de Taëf (22 octobre 1989), la résolution recommandait expressément la dissolution et le désarmement des milices libanaises et non libanaises. L’appel de l’Onu renforçait les vues de l’opposition souverainiste qui prenait ses distances vis-à-vis du Président Lahoud. La contestation adoptait comme slogan, la fin de « l’ère de la tutelle ». L’attentat à l’explosif, le 14 février, qui a coûté la vie à l’ancien premier ministre Rafic Hariri, devait susciter une mobilisation populaire, hostile au pouvoir établi et à la présence syrienne. Les accusations prématurées, propagées essentiellement par la rumeur publique créaient un climat de suspicion évident, attesté par la demande de l’opposition d’ouverture d’une enquête internationale.
Dans l’état des choses, vu la complexité de la situation au Moyen-Orient, la diversité des mouvements de résistance et de dérives terroristes, l’ampleur du jeu des acteurs sur les scènes, les arrières-scènes d’une scène impliquée dans une mutation profonde la multitude des alliances et des contre-alliances, aucun scénario ne peut être privilégié. La stature de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, ses positions réalistes et nuancées, sa prise en compte des rapports de forces régionales et internationales n’étaient pas de nature à plaire à tout le monde. On ne pouvait ni exclure une opération jihad international, ni une stratégie de défense du statu quo ou de rééquilibrage. Mais la grave épreuve montre la nécessité de prise en charge des Libanais de la gestion de leurs affaires, y compris bien entendu la défense de leurs frontières et la défense de leur sécurité. La voie de la raison doit l’emporter pour imposer la reconstruction du consensus national et l’établissement de relations équilibrées entre la Syrie et le Liban, deux partenaires stratégiques de fait. Bien entendu l’application de l’accord de Taëf, mesure de sagesse et de Realpolitik, ne saurait être différée, pour éteindre ce foyer de crises et faire échec aux velléités d’interventions étrangères. La lucidité recommande d’anticiper les prises de position.
La recomposition du paysage politique : Les faits majeurs qui ont eu lieu au Moyen-Orient mettent un point final aux concepts désormais désuets du « croissant fertile » et de la « Grande Syrie ». Par contre, on enregistre l’émergence d’un arc chiite susceptible de remettre en question les équilibres fondateurs de la géopolitique arabe. Est-ce la fin annoncée de l’état-nation et le retour au système ottoman, fondée sur une prise en compte des ethnies, sous la suzeraineté de la Sublime Porte ? Il serait hasardeux d’expliquer le présent par le recours à des catégories conceptuelles d’un passé révolu.
Redistribution des cartes ou reconfiguration géopolitique, comment définir alors les mutations actuelles du Moyen Orient ? Les bouleversements actuels du paysage irakien a, bien entendu, ses effets d’entraînement sur la Syrie. Est-ce à dire que le sort des deux républiques sœurs, façonnées par l’idéologie du Baath, érigé en parti unique et totalitaire, est scellé ? Nous ne le pensons pas. L’idéal unitaire a été, en effet, mis en échec par la praxis politique, expression des intérêts divergents et des options des dirigeants. La démarcation des réseaux d’alliances, conjoncturels sinon contre - nature, au cours des différentes guerres du Golfe, explique le jeu concurrentiel des deux régimes. Cela relève désormais de l’histoire lointaine. Au Sud de la vallée du Nil, les événements du Darfour, qui se déclanchèrent comme par hasard, après la conclusion des accords, qui avaient pour objectif de mettre fin à la guerre civile, ne pouvaient que fragiliser le régime et susciter l’intervention extérieure.
Plus de jokers, plus de leadership, la nouvelle donne limite désormais la marge de manœuvre des différents acteurs. Les manœuvres théâtrales ne doivent pas nous induire en erreurs. Comment faire face aux défis de la conjoncture, dans cette aire arabe, « un espace de solidarité » qu’on ne peut réduire à sa simple expression géographique ? Fin des utopies, est-ce que l’épreuve actuelle fait valoir désormais la gestion réaliste des affaires, la prise en compte des rapports de forces et la mise à jour d’une stratégie de la reprise de l’initiative, fondée sur une dynamique de progrès, de réformes et de développement globale. Peut-on rêver lucidement d’une libération des pesanteurs du passé, pour réussir cette confrontation avec les dures réalités du présent ? Ce qui implique une analyse critique de la condition arabe.
[1]- J’avais écrit en 1991, après l’occupation du Koweït –acte grave, tragique et désastreux – et la formation de la coalition contre l’Irak, que les Etats arabes ont « ôté le masque». Ils assument désormais plus franchement leur liberté de manœuvre. Il était d’ailleurs temps qu’ils abandonnent le discours hâtif du consensus, pour élaborer des compromis réalistes, face aux défis.
[2] - Voir Alexandre Defay, Géopolitique du Proche-Orient, Puf, Que Sais-je ?, Paris, 2003, pp. 5.