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Blog d'analyse géopolitique

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La société de l’information : une lecture du concept

D’un usage désormais courant, le concept « société de l’information » semble définir la mutation globale que subit notre ère. Que couvre au juste ce vocable, qui nomme l’ère postindustrielle ? Peut-il aussi désigner l’ère post-agricole, puisque certaines sociétés sont appelées à rejoindre l’ère de l’information, par un passage sans transition ou presque de l’économie agricole et artisanale à la post-industrialité et à l’information qui semble la dépeindre ?

Serait-il suffisant de fonder notre analyse sur le thème générique de l’information ?  D’une certaine façon, l'avènement de l'imprimé  peut être considéré " comme point d'entrée dans l'age de l'information", puisqu'il a permis, non seulement de faire entrer la production et la distribution de documents divers dans les circuits marchands mais également d'effectuer un contrôle d'une rigueur inconnue jusque là sur la production et diffusion du texte[1]". Nous avons affaire, certes, à un instrument de multiplication standardisée des produits de la connaissance.

Mais la post-industrialité dépasse l’ère de l’imprimé, vu les performances du processus de l’information et de la communication dans notre société contemporaine. Le concept « Société de l’information » définit, de fait, cette mutation globale, cette révolution culturelle majeure, induite par la conjugaison des innovations technologiques relatives à l'informatique, aux télécommunications et aux autoroutes de l’internet. Essayons d’examiner les significations de ce concept, à l’appui de sa genèse et de son inscription dans l’itinéraire d’évolution sociétale et de l’histoire des modes de communication.

I - Théorisation d’une mutation globale : Société pré-industrielle, société industrielle, société de l’information, ces vocables utilisés successivement ont pour objet de définir des repères d’évolution globale, lors du passage d'une ère socioculturelle à une autre, par l'accomplissement des processus innovatoires. L'ère de la révolution industrielle, par exemple, dont l'avènement s'explique par l'apparition  de la machine à vapeur, brevetée par son inventeur James Watt, en 1776 ne s'inscrit dans les faits, comme mutation  de la société occidentale, que bien plus tard, lorsque son usage fut généralisé, en tant qu'instrument unifiant les différents secteurs de l'extraction, de la fabrication et des transports et les soumettant à son propre rythme. Ayant assuré sa large diffusion et son emprise quasi universelle, "la nouveauté absolue", devint alors, le critère de définition de cette mutation globale qu'elle a marquée. Elle généra un nouveau système socio-économique, à savoir " le capitalisme industriel". Annoncée par l'apparition du  microprocesseur, la société de l’information est marquée  par le passage de l'informatique, à l'information et à la logique numérique, l'ordinateur restant un outil majeur d'intégration de ses  infrastructures technologiques et de construction des "espaces cybernétiques[2]".

Du point de vue, de la perspective de l'histoire des modes de communications, 5 grandes ères différenciées  peuvent être identifiées:

1 - L'ère préhistorique, avant la découverte de l'écriture. La parole était le mode d'expression dominant.

2 - Le Moyen âge dominé par l'écriture. A juste titre, compte tenu des niveaux de la diffusion de cet outil, Talcott Parsons[3] distingue les Sociétés "intermédiaires archaïques" telle l'ancienne Egypte qui se caractérisent uniquement par ce qu'il appelle «craft literacy» (l'«écriture réservée » aux tâches essentielles du pouvoir et du clergé) et les sociétés intermédiaires avancées,  les "empires historiques" comme ceux de Rome ou de Chine, où l'écriture  fait  partie de l'éducation générale de la classe dominante.

3 - Les temps modernes, annoncée par la renaissance et la découverte de l'imprimerie.

4 - L'ère industrielle. La galaxie de Gutenberg continuera à développer sa suprématie, au cours de cette aire[4].

5 - L'émergence de la société postindustrielle et les systèmes d'information qu'elle introduit et diffuse.

 

 

 

Préindustrielle

 

 

Industrielle

 

 

Postindustrielle

 

 

Ressource

 

 

Matières brutes

 

 

Energie

 

 

Information

 

 

Mode

 

 

Extraction

 

 

Fabrication

 

 

Transformation

 

 

Technologie

 

 

Travail intensif

 

 

Capital intensif

 

 

Savoir intensif

 

 

Type

 

 

Action contre la nature

 

 

Action contre la nature fabriquée

 

 

Action entre les individus

 

 

 

 

Source : Daniel Bell, Les contradictions  culturelles du capitalisme , Paris, PUF, 1979, p. 206.

Dans cette configuration sociétale postmoderne, les deux itinéraires du changement global et instrumental (qui concerne les outils nouveaux de communication) se rejoignent et s'interpénètrent. Ce qui constitue un fait marquant de notre ère car cette société nouvelle qui s'édifie, se définit, entre autres, par la dimension information, érigée en donnée constitutive de la postindustrialité[5].  Nous devons, dans ce cadre, rappeler les réserves de certains chercheurs qui estiment que l'avènement de l'imprimé  peut être  considéré " comme point d'entrée dans l'age de l'information", puisqu'il a permis, non seulement de faire entrer la production et la distribution de documents divers dans les circuits marchands mais également d'effectuer un contrôle d'une rigueur inconnue jusque là sur la production et diffusion du texte[6]". Il s'agit, dans les deux cas, d'instruments de multiplication standarisée des produits de la connaissance. Mais la redéfinition du concept de "la société de l’information", et sa re-actualisation permettra de dépasser ces réserves, en relation avec les instruments qui la fondent.

II -Définition, redéfinition et actualisation du concept : L’avènement de la société de l’information prend, par conséquent, le relais de la société industrielle. Appelée postindustrielle, elle ne tarde pas à se définir, par la prise en compte des innovations technologiques, qui y jouent le rôle central, le facteur principal et dans une large mesure déterminant de sa mutation.

a) Différents sens du mot information : D’après le Dictionnaire Philosophique Lalande, le verbe informer a d'abord signifié: « donner une forme à une matière », c’est-à-dire lui donner la vie. D’après la définition familière, toujours selon  le Dictionnaire Philosophique Lalande,  informer signifie « connaître quelque chose à quelqu'un[7]». Citons, d’autre part, les implications de l’expression de Descartes «les idées informent l'esprit[8]». Ce passage du contexte aristotélicien à la pensée de Descartes induit un changement de registres, puisqu’on se réfère désormais à l’esprit et non plus à la matière. Est-ce qu’on se rapproche du sens actuel ? Si, dans la mesure où on se réfère au transfert de la donnée, de la connaissance. Mais nous retiendrons que le sens premier rejoint l’information comme enjeu global, impliquant une mise en forme décisive et significative, qui annonce la redéfinition de la société par la donne information. Notre approche prend donc en ligne de compte ce passage obligé, mais favorisant le flash back, entre les deux définitions : informer l’esprit et former la matière.

Nous devons cependant tenir compte de la signification anglo-saxonne du concept, qui  « désigne par news (les nouvelles), l’information et piece of news (mot à mot morceau de nouvelles) : une information… Pour les anglo-saxons l’information est une entité générique, dont on extrait un petit morceau[9] ».  Je me permettrais de présenter, à titre d’exemples, ces deux définitions :

- « toute donnée pertinente que le système nerveux central est capable d'interpréter pour se construire une représentation du monde et pour interagir correctement avec lui[10] ». Définition de l’encyclopédie  wikipedia)

- « Connaissance consignée, inscrite, dans le but de sa transmission[11]».

Informer signifie donc communiquer une donnée, dont on ne peut guère limiter son champ. Ce qui nous incite à rappeler que l’information ne peut se limiter à la presse et au journalisme.

Notons cependant que certaines définitions privilégient la prise en compte de l’apport des nouvelles technologies qui servent l’information. Prenons comme exemple cette définition : « (data), matière première de l'informatique[12]… »

b) La société de l’information : Comment définir et décrire la société de l’information ? Certes, elle semble faire l’objet d’un consensus, sanctifié par le discours international. En réalité, elle est l’objet d’une diversité d’approches, selon les enjeux que lui assignent les acteurs : informaticiens concernés par les problèmes d’accès, de câblage et des performances techniques, hommes d’affaires recherchant des marchés mondialisés, intellectuels, hommes de lettres, chercheurs, en quête de bases scientifiques et les usagers de toutes sortes plus intéressés par la communication, le tchat et la quêtes des produits numériques updates. Mais nous devons, d’autre part prendre acte des mutations, que j’appellerais historique, de la terminologie : On se réfère dans ce cas à « la détention et la bonne utilisation de l'information économique, scientifique, sociale et politique  (en vue) d’une une recherche de productivité et de rationalisation[13] ». Cette définition met en valeur le rôle désormais essentiel de l’information, en général, puisqu’elle « constitue une révolution culturelle, économique et sociale sans précédent car elle touche simultanément toutes les parties du monde et toutes les activités[14] ».  Tout en signalant les effets d’entraînement de « de l'innovation technologique et sa mondialisation[15]», la définition occulte la donne désormais déterminante de la société de l’information.

Ce que mette en valeur les définitions actualisés, mises à l’ordre du jour : « La société de l'information désigne une société dans laquelle les technologies de l'information jouent un rôle central[16] ».

Déterminée par l’apport de l’ordinateur et par les nouvelles technologies, émergeant dans sa mouvance et accomplissant les mutations qu’il favorise, l’information relève de la logique informationnelle et, par conséquent, du processus de numérisation qu’elle induit nécessairement. Ce qui implique le dépassement de la signification originelle, par l’adoption et l’intégration des technologies qu’il met en œuvre. C’est ce que j’appelle une re-définition ou plutôt une révision du concept, remis à jour, re-actualisé par le langage et le système de communication de l’ère que nous appelons, faute de mieux, post-Gutenberg. 

 Notre définition de la société de l’information s’inscrit dans cette mise au point conceptuelle : L’information numérique, constituant le facteur essentiel et intégrateur des mutations de la société, dans toutes ses dimensions. L’information numérique concerne les modes de communications (données évidentes), le savoir (patrimoine, bases de données, recherches, découvertes, acquis scientifiques divers), le pouvoir et ses différents processus de gestion, la sécurité,  la guerre (renseignements et direction des opérations etc.) et je n’oublierais pas la connaissance de l’intime (biométrie, scannage des organes, traitement informatique des données médicales) et même la restructuration de la société par son organisation en réseaux et la mise en relation des segments d’une société de plus en plus fragmentée sinon désintégrée.

Conclusion : Nous devons cependant situer cette société de l’information, dans son contexte de l’ère-monde, dans toutes ses dimensions politiques, culturelles, économiques et financières. Force est de reconnaître, d’autre part, en rejoignant les analyses de Dominique Wolton[17] « qu’il n’y a pas d’information universelle », vu la relation quasi organique de la donnée, objet de la transmission et de la communication avec  « des valeurs, intérêts et une représentation de la société qui varie dans le temps et dans l’espace, ainsi qu’à des rapports de pouvoirs » et que le concept  «recouvre des réalités radicalement différentes dans l’économie, la société, la politique, la science, la culture[18]».

D’autre part, la complexité des situations et l’évolution différentielle nous incitent  à considérer la société de l’information, comme un ideal-typus et à dégager les différents niveaux de son accomplissement, évitant toutes généralisations et perceptions réductrices. Les secteurs moteurs de la société de l’information dynamisent et accélèrent les mutations. Mais leur action atténuée, sinon mise en échec par les pesanteurs, sinon les séquelles des sociétés encore définies, comme agricoles ou industrielles. Il s’agit, dans ce cas d’une prise en compte des mutations annoncées, sinon anticipés.

                                            Professeur Khalifa Chater

                               Vice-Président de l’Association

                                     des Etudes Internationales

 



[1] - Voir la position de  Jean-Claude Guédon in " le savoir partagé : entre l'information et la communication, Revue Universités , fév. 95, pp.36-38. Voir p. 37.

 

 

 

[2] -  Nous adoptons la définition de Michael Benedickt :  " Une réalité, mise dans sa globalité en réseau,  servie, reliée et générée par l'ordinateur, multidimentionnelle et (en fait) artificielle ou virtuelle" ( Michael Benedickt, "Cyberspace, Some Proposals", in Cyberspace : First Steps, Ed. by Michael Benedickt ).

  

[3] - Voir Talcott Parsons, Evolutionary universals in sociéty , American Sociological Review ,  1964, vol. 29, pp. 332 -346,  cité par  Antony Giddens, La constitution de la société , in  note critique, Parsons et l'évolution, pp. 325 -337. ).

 

 

 

[4] - Marshall McLuhan, The Gutenberg Galaxy , Routledge , London , 1962.

 

 

 

 

[5] - Voir Daniel Bell, Les contradictions  culturelles du capitalisme , Paris, PUF, 1979, pp. 206 - 207. L'auteur reprend  l'analyse entreprise dans son précédent ouvrage, The coming of postindustrial society , Basic Books, New York, 1973.

[6] - Voir la position de  Jean-Claude Guédon in " le savoir partagé : entre l'information et la communication, Revue Universités , fév. 95, pp.36-38. Voir p. 37.

 

 

 

[7]  - Voir les définitions de Jacques Dufresne de l’Encyclopédie de l’agora in  http://agora.qc.ca/cvdufresne.html

 

 

 

 

[8]<

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