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Blog d'analyse géopolitique

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Pour un re-examen de la «fracture numérique» !

 «Le fossé numérique ne cesse de se creuser [entre les pays du Nord et du Sud], des milliards de personnes ne sont  toujours pas connectées à une société qui, de son coté, l’est de plus en plus». (Déclaration de Kofi Annan, lors de la 56 ème Assemblée générale des Nations Unies, 17 juin 200

La fracture numérique incarne les rapports d’asymétrie qui régissent l’ère de la mondialisation. Or ne constitue-t-elle pas l’aspect visible de l’iceberg, puisqu’elle fait valoir le flux inégal de l’information et la maîtrise disproportionnée de ses technologies aux dépens de l’hégémonie sur les flux globaux commerciaux et financiers, qu’elle occulte volontiers. La possession d’outils technologiques, - fussent-ils les plus performants ? - est une condition nécessaire mais non suffisante de l’intégration pleine et entière dans le système-monde. Or, la géographie globale des ressources y révèle une participation différentielle économique et sociale, confortée par l’inégalité incontournable dans le domaine de l’information. Les  pôles de maîtrise y coexistent avec des centres secondaires, des relais et des périphéries qui s’assurent difficilement des positions  symboliques sinon marginales.  Fait d’évidence, le handicap  technologique accentue la disparité numérique et limite les ambitions des opérateurs dans les régions défavorisées. Mais la privilégisation de l’instrument sur le produit, c’est-à-dire le support technologique sur l’information dévie le problème, limite ses enjeux et compromet sa vision. Limitée à son aspect technique, la fracture numérique prend le risque de s’idéologiser, en prenant les dimensions d’un slogan politique, susceptible de brouiller les cartes. Redonnons à ce concept ses dimensions globales, en relation avec l’état des rapports de forces qui configurent la nouvelle géographie du monde.

I - La fracture numérique, la dimension technologique : Le mot « fracture » suppose une séparation entre des personnes qui ont accès à l'information numérique et d'autres, qui n'y ont pas accès[1] ». Ce raisonnement, très commun, part d’un postulat : tous les citoyens devraient avoir une égalité de chances, pour avoir accès aux « nouvelles technologies » et s’assurer leur promotion, par leur entrée dans la société de l’information[2]. Ce qui implique un accès plus égal aux réseaux, grâce à une couverture territoriale plus ou moins complète[3].

Ainsi perçu, la question incite vers un traitement technologique, fondé sur  la quantification de l’accès aux réseaux : nombres de lignes téléphoniques, répartition géographique des internautes, accès à la DSL etc. L’inégal développement des communications et par conséquent l’accès différentiel à l’information est évident. Ce diagnostic, que nous estimons partiel, fait valoir la nécessité de développer les infrastructures indispensables, par une mobilisation des Etats et de la communauté internationale. « L’indigence », en la matière, ne peut qu’accélérer la marginalisation des pays défavorisés. L’ouverture aux communications internationales et la présence effective sur les autoroutes de l’information qu’elle facilite conditionnent l’intégration dans le «village mondial», censé réunir les peuples et les cultures, selon l’idéaltype de la mondialisation.

Calquant la réflexion sur l'écriture et la lecture et  la connaissance qui en est largement tributaire, certains parlent même d’un analphabétisme numérique. Certes, les nouvelles technologies participent d'une recomposition des systèmes d'écriture et  s'inscrivent dans la « technologie de l'intellect[4]» ; mais elles concernent davantage, à l’instar de l’imprimerie, le support des moyens de communications. Il serait donc plus juste d’évoquer l’avènement du numérique, après l’ère de Guttemberg, qui a marqué la fin du moyen âge. Temps nouveau certes, qui bouleverse le mode de diffusion de la connaissance et lui assure une diffusion-flux, tout en redynamisant les processus de son traitement !

II - La fracture numérique, un diagnostic global ? Est-ce que la résorption de la « fracture numérique » se résume à la recherche de l’égalité d’accès[5]. Nous ne le pensons pas. Perçue ainsi, elle serait relativement bien plus facile à traiter.  « S’en prendre à la « fracture numérique » reviendrait, dans la « société de l’information », à s’attaquer à la « fracture sociale », affirme Fabien Granjon[6], qui met ainsi en valeur l’accès différentiel aux réseaux dans chaque pays. Or nous estimons que la question concerne davantage la géopolitique internationale, par l’inégalité qu’elle développe à l’échelle du monde.

«L'ordinateur communiquant devient l'encyclopédie universelle du XXIe siècle[7]» !  La formule est pertinente. Elle remarque, à juste titre, la plus grande disponibilité du savoir que les technologies de numérisation et de communications permettent. Mais de telles connaissances mises en partage, sont souvent mises en œuvre et diffusées par des sociétés performantes, qui privilégient, de fait, leurs centres d’intérêts. Ne faut-il pas, dans ce cas, procéder à l’examen de « l'éventail des processus cognitifs et sociaux à l'oeuvre dans la constitution et la transmission d'un savoir »  et se soucier de la composition du «réseau des personnes qui s'engagent dans une telle production[8] » ?   Autrement, on s’inscrirait, à nouveau, dans des nouveaux rapports d’inégalités, prompts à fonder des relations de dépendances, fussent-elles plus subtiles ?  Ce qui nous permet, tout en reconnaissant les bienfaits de l’accès à la société de l’information et en premier lieu aux banques du savoir et aux publications scientifiques,  d’élargir la problématique à la participation à la production de l’information, à la mise en valeur, par la numérisation, de nos patrimoines respectifs. Une politique responsable doit intégrer tous les pays sur la scène mondialisée comme acteurs de plein droit. Or,  jusqu’à présents, la plupart des pays du Sud semblent, de fait et dans une large mesure, à quelques exceptions près, exclus du jeu, tout au moins en partie. Une responsabilisation de la communauté internationale doit donc dépasser les programmes de leurs accès à la société de l’information, comme simples consommateurs, sinon comme observateurs marginalisés. Le Sommet de Tunis doit assurer l’entrée sur scène de la communauté scientifique du Sud, la prise en compte sur le web de leurs patrimoines et n’oublions pas le problème non encore aplani du traitement primordial du problème des écritures non latines qui handicapent la numérisation et la communication de leurs écrits.

Nous devons aussi prendre la mesure de l’impact du développement du pouvoir de la communication qu’assurent la numérisation et les  instruments d’échange, de transfert de l’information qui se traduit, volontiers, en savoirs. Bouleversant le mode de fonctionnement sociétal, ces nouvelles « forces productives "numériques", immatérielles, créatives, culturelles, intellectuelles » - nous empruntons cette identification à Jean Zin[9] - jouent leurs rôles, dans la société du savoir,  dans l’économie émergente contemporaine et à son avant-garde fondée sur l’immatériel.

Conclusion : Le problème du fossé numérique, dans la problématique globale que nous avons essayé de faire valoir, ses signes de surfaces, à savoir les outils technologiques d’évidence  et les praxis de production et d’usage, qui définissent ses enjeux véritables, doit être appréhendé en relation  avec l’économie immatérielle, l’expression actuelle de la nouvelle puissance, à l’heure de la mondialisation. Pour comprendre le monde d’aujourd’hui, le paradigme économique et social est bel et bien dépassé[10]. Les critères de progrès et de développement intègrent désormais ce qu’on appelle « la production informationnelle », privilégiant les ressources immatérielles, ce qui implique les avancées dans le domaine du savoir et de l’innovation et/ou découvertes. Nous incluons, bien entendu, dans ce domaine, la production des logiciels et leur usage dans la nouvelle économie. Le numérique, instrument d’intégration dans le monde globalisé, assure la performance requise, en s’inscrivant dans une culture d’excellence. Ce qui implique d’établir, comme priorités, l’investissement dans la recherche et le développement du savoir. D’autre part, la question du fossé numérique devrait être posée, en relation avec la problématique générale de l’entrée dans l’économie immatérielle, qui fonde la nouvelle division internationale du travail et redessine les contours d’une géographie-monde dé-territoirisée et asymétrique. Condition sine qua none, au sein du binôme consommation/production, la réhabilitation des pays du Sud doit assurer leur participation à l’identification et la création des produits numériques, outils privilégiés de l’économie immatérielle. Une telle définition des enjeux pourrait permettre leur participation à la construction de l’avenir et d’être en mesure de dépasser le statut de junior partenaire, pis encore  d’un simple consommateur et de réussir leur mise à niveau et leur habilitation, sur les autoroutes de l’information.

                               Khalifa Chater



[1] - Éric Guichard, La « fracture numérique » existe-t-elle ? INRIA – ENS, 4 septembre 2003.  Cet article s'intègre dans le numéro deux de l'Atelier Internet, consacré à la cybergéographie. Ce texte est la traduction française de l'article Does the 'Digital Divide' Exist?, publié dans l'ouvrage Globalization and its new divides: malcontents, recipes, and reform (dir. Paul van Seters, Bas de Gaay Fortman & Arie de Ruijter, Dutch University Press, Amsterdam, 2003), qui fait suite au colloque Sustainable Ties in the Information Society (Tilburg, Pays-Bas, 26-28 mars 2003).

[2] - Éric Guichard, La « fracture numérique », op.cit.

[3] - Voir, par exemple, Jean Zin 29/05/04 : http://perso.wanadoo.fr/marxiens/politic/fracture.htm

[4] - Jack P. Goody. Entre l'oralité et l'écriture, PUF, Paris, 1994. The Power of the Written Tradition, Smithsonian Institution Press, Washington and London , 2000.  

[5] - Fabien Granjon, « La fracture numérique en France », Cahiers français n°314, "La société française et ses fractures", mai-juin 2003. Ed. Documentation Française.

[6] - Ibid.  

[7] - déclaration du Président Jacques Chirac, en l’an 2000 : http://www.journaldunet.com/itws/it_chirac.shtml  

[8] - Éric Guichard, La « fracture numérique », op.cit.

[9] - Jean Zin, op.cit.

[10]  - Voir Alain Touraine, Un nouveau paradigme, pour comprendre le monde d’aujourd’hui, Paris, Fayard, 2005.

 

 

 

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